L’épiphylogénèse
Origine : Bernard Stiegler
Définition
L’épiphylogénèse désigne la mémoire transmise via les artefacts techniques, indépendante de la biologie et de l’individu. Stiegler l’articule à deux autres formes de mémoire :
- La mémoire phylogénétique : inscrite dans l’ADN, transmise biologiquement de génération en génération, évoluant lentement par mutations et sélection naturelle.
- La mémoire épigénétique : constituée par l’expérience individuelle, l’apprentissage, le milieu. Elle ne s’inscrit pas génétiquement et disparaît avec l’individu.
- La mémoire épiphylogénétique : externalisée dans les objets techniques — outils, écriture, œuvres, machines, supports numériques. Elle survit à l’individu, permet une transmission intergénérationnelle indépendante des corps, et a la capacité de transformer l’individu par individuation.
C’est ce troisième niveau qui fonde l’humanité comme “être technique” : l’homme se constitue en s’appropriant les traces laissées par ses prédécesseurs dans les objets, et en y laissant à son tour les siennes.
Dans mes écrits
L’épiphylogénèse permet de comprendre ce qui est en jeu quand un professionnel externalise ses savoir-faire dans un système d’IA. En créant des skills, des prompts structurants, des instructions encadrant la production de textes, il participe à la constitution d’une mémoire épiphylogénétique (professionnelle). Ce savoir-faire, une fois externalisé, peut fonctionner sans l’utilisateur et peut, parfois, mieux fonctionner sur certaines tâches répétitives.
La question que ce constat soulève est de savoir ce qui reste dans la mémoire humaine une fois qu’on a externalisé les contenus, les procédures, et les structures argumentatives ? Probablement le jugement, l’intuition, la capacité à reconnaître ce qui est pertinent dans une situation particulière. Mais ces compétences sont les plus difficiles à objectiver et les plus dépendantes de l’expérience accumulée, celle-là même qui risque de ne plus se constituer si on délègue trop tôt et trop vite.