Danser avec la machine ou rester sous perfusion
J’ai lu la chronique de Gaspard Koenig sur Sanctuaires d’Abel Quentin, puis le commentaire qu’en a fait Benoît Bergeret. Je voudrais commenter ce commentaire, mais avant cela je dois écrire quelques mots sur le texte de Koenig lui-même. Et pour le dire, il faut prendre un détour.
Le moteur de la philosophie, c’est le différend
Dans le numéro de mars 2026 de Philosophie Magazine, Nicolas Tenaillon analyse trois grandes querelles philosophiques pour montrer comment les penseurs fourbissent leurs arguments dans la confrontation. Le détour par Philosophie Magazine est aussi un clin d’œil : Abel Quentin et Gaspard Koenig y sont interrogés. Faut-il y voir quelque chose dans cette coïncidence? Je n’en sais (encore) trop rien.
Quoiqu’il en soit, Tenaillon évoque notamment la querelle qui opposa, à la fin du XVIIe siècle, Charles Perrault à Nicolas Boileau : la querelle des Anciens et des Modernes. L’objet du débat ? L’imitation. Fallait-il continuer à imiter les Anciens parce qu’ils sont des modèles inégalables, ou faut-il s’en affranchir pour mieux louer le sublime du règne de Louis XIV ? Telle était la question.
Si vous avez lu le texte de Bergeret, vous voyez peut-être où je veux en venir.
Le point de départ de la chronique de Koenig est que l’écrivain serait capable de penser seul, en autonomie, sans aucune influence. Pour ma part, je suis de ceux qui considèrent que nous sommes tous des “nains assis sur les épaules de géants”, et que toute forme de réflexion est influencée en amont. Cette réflexion est une nouvelle illustration.
Bergeret le dit autrement, en mobilisant la biologie : nous sommes des holobiontes, des organismes qui ne vivent qu’avec leurs symbiotes (association durable et intime entre deux espèces différentes, où l’organisme plus grand est appelé hôte et le partenaire est le symbiote), et la cognition humaine fonctionne pareil. On ne pense jamais seul. On pense avec les livres lus, les traditions héritées, la culture dans laquelle on vit, les outils que l’on manipule.
Les Modernes face aux Anciens
L’épisode raconté par Tenaillon est intéressant pour une autre raison. Boileau s’en prend à Perrault en écrivant qu’« un auteur négligé croit toujours écrire mieux que Virgile ». Une escalade s’opère entre les deux auteurs. Et Tenaillon de préciser : la postérité a donné raison aux Modernes. Ce ne sont pas les poètes que Perrault défendait et leurs épopées chrétiennes que l’histoire littéraire a retenus. Ce sont Boileau, La Fontaine, Racine, La Bruyère.
Tenaillon cite à ce propos une phrase de Racine que je trouve parlante : il faut bien que ceux qui ne peuvent atteindre les Anciens les décrient.
Cette phrase résonne depuis que je l’ai lue. Parce qu’elle fait écho, de façon inversée, à un mouvement que j’observe aujourd’hui dans le débat sur l’IA générative. Selon Racine, ce sont les nouveaux qui décrient les Anciens parce qu’ils ne parviennent pas à les égaler : la disqualification vient d’en bas, du côté de ceux qui n’ont pas encore l’autorité. Aujourd’hui, le mouvement s’inverse. Ce sont les auteurs établis, ceux qui maîtrisent le verbe et ont conquis leur place qui décrient l’IA générative et les textes qu’elle permet de produire. Le procédé n’est plus celui de l’aspirant qui dénigre le maître mais celui du maître qui dénigre l’outil par lequel des aspirants pourraient désormais l’égaler ou le concurrencer. La structure rhétorique est retournée, le mécanisme défensif reste identique : disqualifier ce qu’on ne pratique pas pour préserver ce qu’on est.
Bergeret le repère également quand il écrit que Koenig défend moins le livre qu’une certaine économie du livre, un monopole cognitif, celui des virtuoses du verbe linéaire, dont la rente vacille. Philippe Silberzahn parle, lui, de purisme déplacé. La formule revient chez nombre d’auteurs qui voient arriver sur le marché des personnes désormais capables, grâce à la machine, de produire des textes susceptibles de les concurrencer. Les Modernes, cette fois, ne sont pas ceux qui prétendent surpasser les Anciens à leur propre jeu. Ce sont ceux qui changent de jeu, qui trouvent dans l’outil un accès à un type d’écriture qui leur était fermé. Ce déplacement rend la disqualification confortable : on ne dit pas que ces nouveaux entrants écrivent mal, on dit qu’ils ne peuvent pas écrire, parce que ce qu’ils produisent ne serait pas vraiment de l’écriture. La frontière est tracée à un endroit qui n’est pas sur le terrain de la qualité mais sur celui de la légitimité du procédé.
Il y a aussi quelque chose à dire sur la mécanique qui sous-tend cette défense. Le clin d’œil que je relevais en ouverture, à propos du numéro de Philosophie Magazine de mars 2026 qui interroge Koenig et cite Quentin n’est pas anodin. Koenig a publié ses œuvres aux Éditions de l’Observatoire et y dirige la collection d’essais « De Facto ». Sanctuaires, le roman de Quentin qu’il endosse dans sa chronique, est paru dans la même maison. Quand Koenig écrit pour défendre le livre contre l’IA, il défend aussi, qu’il le veuille ou non, un cercle d’auteurs et un canal de diffusion dont il est partie prenante. Cela ne disqualifie pas son propos, mais cela en éclaire la position. La défense du sanctuaire ressemble à une défense du pré carré, où l’on s’adoube mutuellement, où l’on cite l’auteur de la maison dans sa chronique, où l’on construit ensemble la légitimité d’un genre que la machine viendrait déstabiliser. C’est un mécanisme connu : devant une concurrence nouvelle, on resserre les rangs avant de rouvrir le débat. A noter que le livre de Quentin est sorti début mai 2026… une chronologie aussi à prendre en compte (et par transparence, le livre de Quentin est dans ma pile de livres à lire dans les prochaines semaines).
Ceci étant écrit, la phrase de Racine éclaire Koenig mais elle pourrait aussi éclairer Bergeret, et m’éclairer moi en train d’écrire ces lignes. Bergeret, en plaçant Koenig du côté du conservatisme et lui-même du côté du devenir, fait peut-être ce qu’il reproche à Koenig : tracer une frontière entre ceux qui auraient compris et ceux qui n’auraient pas compris. Il y a toujours quelqu’un qu’on n’atteint pas, et qu’on a intérêt à décrier. Le penseur spatial libéré par l’IA dont parle Bergeret a aussi une rente à défendre, ou en tout cas un statut nouveau à conquérir face aux virtuoses du verbe. Le différend Koenig/Bergeret n’est pas un différend entre quelqu’un qui défend ses intérêts et quelqu’un qui défendrait la vérité. C’est un différend entre deux positions qui ont chacune leurs intérêts et leur façon de mobiliser la philosophie pour les rendre présentables.
Ce qui ne disqualifie aucun des deux. Mais qui oblige, et m’oblige moi qui les commente, à ne pas ranger trop confortablement dans le camp de l’un en croyant échapper à la logique dénoncée de l’autre.
Le purisme du non-utilisateur
C’est là que je bloque. J’avais déjà pu m’étonner de certains propos sur l’IA générative écrits sous la plume de personnes revendiquant fièrement de ne pas avoir pris le temps de l’utiliser. On ne devrait pas critiquer un instrument de musique sans en avoir joué quelques heures. On ne devrait pas critiquer une langue sans en avoir lu quelques textes. Mais l’IA générative semble bénéficier d’un statut particulier : celui d’un objet sur lequel il serait permis de trancher sans pratique préalable. Le problème, c’est que la critique “non pratiquée” est vouée à manquer sa cible. Je pense que la critique de Koenig ne porte pas sur l’IA en tant que telle mais sur une manière orientée d’en faire usage.
Sur ce point précis, l’analyse d’Abel Quentin sur la dispute (dans le numéro de Philosophie Magazine précité) est intéressante. Quentin, qui se revendique disciple de Jacques Ellul, voit dans l’IA générative une élimination pure et simple de l’altérité. Et Quentin de conclure : « Être en permanence sous la perfusion d’un courtisan numérique ne nous aide vraiment pas à nous apprendre à nous disputer. Les vrais conflits deviennent alors d’autant plus violents. »
L’image est juste. Mais elle décrit un usage, pas l’outil. Refuser cet usage-là ne suffit pas à condamner la chose.
Danser, plutôt que se laisser perfuser
La métaphore que Bergeret emprunte à Nietzsche m’intéresse. Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche oppose la danse à l’esprit de pesanteur, ce démon sérieux et solennel qui fait que toutes choses tombent. La danse, ce n’est pas l’évitement de la gravité, c’est son déjouement.
Bergeret transpose : l’IA exerce une force qui attire vers la facilité, qui aspire le geste d’écriture, qui pousse à la délégation instinctive. Si on la laisse faire, elle lisse les voix, elle invente des faits, elle oriente les idées. Mais danser avec elle, c’est décider quand on l’utilise et quand on s’en passe, lui demander de bousculer une idée plutôt que d’en produire une à notre place, garder la main sur ce qui doit rester de soi.
C’est exactement le contraire du courtisan numérique de Quentin.
Et c’est cette troisième voie que Koenig n’envisage pas. Entre la perfusion (qu’il dénonce à juste titre) et le sanctuaire (qu’il propose), il y a la pratique réfléchie : celle qui apprivoise l’outil, qui en teste les limites, qui décide à chaque étape ce qui se délègue et ce qui ne se délègue pas. Cette pratique demande un apprentissage comme toute technique, au sens d’Ellul, soit une méthode employée pour atteindre un résultat.
Reste qu’il faut prendre la mesure d’un problème que ce raisonnement contourne avec un peu trop de facilité. La frontière entre la danse et la perfusion est-elle si nette que je viens de le suggérer ? Je n’en suis pas sûr. Quand j’écris en dialogue avec une IA et que je décide, à un moment, de retenir une formulation qu’elle me propose, je peux me dire que je danse : je trie, je choisis, je garde la main. Mais comment savoir si la formulation que je viens d’adopter ne s’est pas glissée en moi quelques échanges plus tôt, à un moment où je ne triais pas, et si elle ne ressort pas maintenant comme ma propre intuition alors qu’elle est en réalité son produit ? L’idée que je crois avoir bousculée, l’a-t-elle vraiment été par moi, ou ai-je simplement reformulé une orientation qu’elle avait déjà imprimée dans le fil ?
C’est tout le problème du [[raisonnement contrefactuel]]. Pour savoir si je danse vraiment, il faudrait pouvoir comparer ce que j’ai écrit avec ce que j’aurais écrit sans elle. Or ce texte alternatif n’existe pas. Je ne peux pas faire tourner deux versions de moi en parallèle, l’une assistée et l’autre non, pour mesurer l’écart. La pensée qui sort de l’échange se présente comme une totalité, et je n’ai pas accès à la décomposition qui me dirait quelle part vient de moi, quelle part vient d’elle, quelle part est née de la friction entre les deux. Le geste par lequel je me persuade d’avoir gardé la main est lui-même affecté par la machine que je crois maîtriser.
Cela signifie que la danse, telle que Bergeret la décrit et telle que je la revendique, est peut-être moins une pratique objectivable qu’un récit que je me fais à moi-même pour me distinguer du courtisan sous perfusion. Le courtisé, lui, ne se sait pas courtisé. Il croit penser, il croit décider, il croit choisir. La perfusion la plus efficace est précisément celle qui ne se ressent pas comme telle. Et si je ne peux pas démontrer la différence entre ma danse et la perfusion d’un autre, peut-être suis-je déjà sous perfusion sans le savoir, en train de me raconter que je danse pour me rassurer.
Vertigineux ? Peut-être mais ça n’invalide pas une certaine pratique. Ca oblige, en tous les cas, à plus d’humilité que la métaphore nietzschéenne ne le laisse penser. Danser, ce n’est pas une posture qu’on adopte une fois pour toutes : c’est un effort continu, jamais entièrement réussi, dont on ne peut pas savoir avec certitude s’il aboutit. Au mieux, on peut soigner les actes qui rendent la danse plus probable que la perfusion : prendre des temps sans la machine, écrire des choses qu’on ne lui montre pas, accepter de produire des textes moins lisses pour vérifier qu’on en est encore capable, lire des auteurs qui pensent autrement, garder un journal de ses propres formulations avant que la machine ne reformule. Aucun de ces gestes ne prouve qu’on danse. Tous, ensemble, ils augmentent les chances qu’on ne soit pas qu’en train de se faire perfuser.
Une relation d’individuation
Ce qui m’intéresse particulièrement dans la lecture de Bergeret, c’est qu’il décrit la relation à l’IA en termes de durée et de transformation réciproque. La relation s’installe dans la durée, et chacun transforme l’autre, l’humain dans son rapport au texte et à l’idée, la machine dans ce qu’elle apprend de cet humain particulier.
Cette description fait écho à ce que Gilbert Simondon appelait l’individuation : un processus par lequel un être ne préexiste pas à sa relation, mais se constitue à travers elle. L’individu n’est pas donné d’avance, il advient en se rapportant à un milieu, à des outils, à d’autres êtres. Appliqué à l’écriture assistée, cela signifie que l’écrivain qui pratique l’IA dans la durée n’est pas le même avant et après, et que ce qui sort de l’échange n’est ni l’idée qu’il avait en tête au départ, ni celle que la machine aurait produite seule, ni même celle qu’elle aurait rédigée pour un autre utilisateur.
C’est ce que la métaphore du courtisan ne permet pas de capter : le courtisan flatte, il ne transforme pas. La relation symbiotique, elle, transforme. C’est une autre forme de la pensée.
Pour une critique pratiquée
Je ne sais pas, à ce stade, si la postérité donnera tort à Koenig comme elle a donné tort à Perrault. Je ne le souhaite pas, d’ailleurs : il y a quelque chose à protéger dans ce qu’il défend, et Bergeret le reconnaît également quand il propose ses sanctuaires fonctionnels, ces moments protégés de la formation du jugement plutôt que ces lieux interdits par décret.
Ce qui reste, c’est la nécessité d’une critique qui passe par la pratique. On ne peut pas penser sérieusement à l’IA générative sans l’avoir habitée. On ne peut pas la rejeter en bloc sans rejeter avec elle la possibilité d’apprendre à danser avec, c’est-à-dire à garder la main sur ce qui doit rester de soi tout en acceptant que ce qui sort de l’échange ne soit ni tout à fait nous, ni tout à fait elle. Le différend entre Koenig et Bergeret est, en cela, un beau différend. Il a le mérite de fourbir les arguments. Tenaillon avait raison sur ce point au moins : le moteur de la philosophie reste le différend.
Je danse. Pas parce que je suis sûr d’avoir raison contre ceux qui s’arc-boutent (pour reprendre l’expression de Bergeret) mais parce que je suis sûr de ne pas vouloir m’arc-bouter. C’est moins une certitude qu’un parti pris, qu’il faudra peut-être réviser quelque temps. En attendant, je préfère apprendre ces nouveaux pas de danse.