Point d'entrée#4 : expression, pensée et singularité

Posted on 19 oct. 2026

Réaction à l’entretien de Gaspard Koenig avec François Lenglet (podcast, mai 2026), relayé par Benoît Raphaël le 7 octobre 2026

François Lenglet a reçu Gaspard Koenig dans un podcast (mai 2026). Je ne l’avais pas vu et je découvre cette interview de Koenig au travers d’une publication de Benoît Raphaël le 7 octobre 2026.

Interrogé sur l’utilisation de l’IA, la réponse de Koenig m’a sidéré. Je reproduis la transcription (à partir de 26:18 minutes) :

Je pense que quand tu fais ça tu abandonnes petit à petit ta capacité à décider, à choisir, à penser, et tu l’abandonnes à qui ? Tu l’abandonnes à la masse. Parce que l’IA c’est jamais que l’argument qu’elle va te donner, c’est l’argument moyen en fait qu’elle qu’elle va trouver dans l’ensemble des datas qu’elle est en train de manger.

Donc c’est quelque chose qui, par définition, te retire ta singularité en tant qu’esprit, esprit pensant et moi je trouve que c’est une atteinte à ma dignité c’est à dire, c’est même pas sur le plan pratique ou d’efficacité mais c’est sur le plan moral. C’est pas moi qui m’approprie cette pensée parce que (ce n’est pas) mon esprit qui a débouché sur ce raisonnement, alors ça ne vaut rien, autant ne pas parler moi même.

Ce propos s’inscrit dans un momentum (mai 2026) où Gaspard Koenig avait déjà pris la parole sur le sujet de l’IA. J’avais commenté cette prise de parole dans mon texte : Danser avec la machine ou rester sous perfusion. Bien que le passage reproduit ci-dessus soit court, j’y retrouve certains marqueurs d’un certain discours critique de l’IA.

Face à cette nouvelle mise en forme “critique”, je pense qu’elle mérite mieux qu’une réponse technophile et/ou offusquée. La difficulté que je constate dans ce type de critique est qu’elle se fonde en réalité sur une série d’hypothèses qui, en soi, et pour autant qu’elles soient considérées comme telles, sont parfaitement recevables. Cependant, ces hypothèses sont traitées comme des vérités unidimensionnelles et indiscutables par l’auteur qui les utilise. La critique devient alors idéologique et politique.

Cela ne la rend pas moins intéressante, notamment car elle soulève une question philosophique et surtout très actuelle à l’heure des dispositifs génératifs : qu’est-ce qui fait qu’une pensée est véritablement la nôtre ? Cette question en amène une autre, plus universelle : qu’est-ce qui fait l’acte de penser ? Mais je ne l’aborderai pas ici.

Je tâcherai donc de proposer une lecture différente de la question en évitant les écueils du philosophe français qui distille les poncifs (habituels) et des présupposés discutables : assimiler la valeur d’une proposition à son origine, voire à son appropriation, confondre la génération statistique avec la production d’une pensée et supposer, surtout, qu’une pensée singulière devrait se construire de manière autonome, ou à tout le moins coupée de certaines influences extérieures.

Une idée et son expression

Dans la discussion avec François Lenglet, ce dernier précise qu’il utilise les dispositifs génératifs afin d’exprimer une thèse qu’il a (pré)formée. C’est sur cette expérience et ce contexte que la réponse reproduite ci-dessus intervient.

D’abord, je pense qu’il y a une confusion qui est faite entre l’idée que tout individu peut avoir et la mise en forme de cette idée. C’est dans l’expression d’une idée, soit sa mise en forme qui permet son partage, que l’on peut distinguer la singularité. L’idée est, par essence, immatérielle, non exprimée. Elle est dans notre tête sous la forme d’une pensée et elle ne pourra être auscultée par autrui que lorsqu’elle sera mise en forme sur un support ou par le langage. Cette révélation ne sera possible que par l’expression (sauf à envisager des mécaniques d’extraction cérébrale, mais on s’écarte du sujet). Ce n’est que grâce à un examen de cette pensée exprimée que l’on pourra constater sa singularité et celle de son auteur.

Ensuite, et ceci étant écrit, je dois immédiatement préciser qu’en plus, une idée est toujours inspirée et/ou influencée dans son fondement et dans ses contours. Il n’y a pas d’idée ou de pensée ex nihilo. Il y a pour chaque idée un contexte qui l’a fait germer dans l’esprit. Une rencontre, un souvenir, une lecture, et tous les événements de la vie vont participer, à des degrés divers, à tracer les contours de cette pensée.

Lorsque je demande à un dispositif génératif de produire un texte à partir d’une idée, je peux lui laisser un cadre très large (et donc m’abstenir de donner des précisions). Je recevrai alors quelque chose de proche de la moyenne. À l’inverse, je peux aussi circonscrire le cadre de manière plus étroite : préciser la thèse que je veux défendre, les auteurs que je veux convoquer, les objections que je refuse d’esquiver, le ton que je veux employer ou encore les arguments à aborder. Plus le cadre est précis, plus le résultat s’éloigne de la masse et se rapproche de ce que j’avais en tête.

L’argument moyen, de la masse, existe mais c’est le résultat du dispositif génératif laissé à lui-même.

La singularité n’est pas unidimensionnelle

Passés ces premiers écueils, on peut alors s’intéresser à cette notion de singularité.

À ce sujet, il est intéressant de relever que ce mot est aussi utilisé par les technophiles et thuriféraires de l’IA, comme Ray Kurzweil par exemple, pour désigner un emballement de la croissance technologique qui induirait des changements imprévisibles dans la société humaine. À noter que Kurzweil prédisait une IA de niveau humain vers 2029 et une singularité en 2045 (voir Ray Kurzweil, The Singularity Is Near).

Dans la conception de Koenig, la singularité se conçoit comme ce qui est singulier, ce qui est unique ou à part, et il semble placer cette notion à un seul endroit : l’individu.

Comme esquissé ci-dessus, la singularité peut être aussi trouvée dans l’idée ou dans son expression par l’individu. Or, en réduisant le périmètre de la singularité, on lui dénie une existence sur d’autres plans et pans. Cette singularité n’est pas univoque pour chacun. Nous avons chacun la possibilité d’exprimer notre singularité de 1001 manières et c’est aussi ça qui nous rend singuliers.

Lenglet présente justement un cas où il a eu plusieurs idées et où il demande à la machine d’exprimer ces idées. Il va donc utiliser sa propre singularité en amont de la génération “computationnelle”. On peut alors imaginer qu’il partage des notes éparses, une liste ou un plan de texte pour que le dispositif génératif reformule, complète, propose et mette finalement en forme un texte.

En outre, la singularité de l’utilisateur peut aussi s’exprimer en aval de la production. Lors de l’interaction avec le dispositif et la conservation (ou pas) des résultats générés, l’utilisateur peut reformuler, compléter, modifier ou supprimer des passages du texte généré. Dans ce mouvement, la singularité s’exprime encore.

Écrire et penser

Là où je peux cependant rejoindre Gaspard Koenig, c’est que les contours d’une idée peuvent se dessiner grâce à l’écriture. Je pense à cette citation de Leslie Lamport :

If you’re thinking without writing, you only think you’re thinking.

Le processus d’écriture crée une friction qui permet de penser à sa propre pensée. Pour beaucoup, écrire, c’est le processus qui permet de découvrir ce que nous ne savons pas sur ce que nous écrivons. C’est en écrivant qu’on se rend compte que nos idées et notre réflexion sont incomplètes. L’écriture ouvre un espace de raisonnement et de réflexion qui n’est pas toujours présent ou disponible lorsqu’on utilise un dispositif génératif.

Ceci étant écrit, discréditer toute autre forme d’expression d’idées me semble être un pas à ne pas franchir, et c’est d’ailleurs un aspect abordé dans Danser avec la machine ou rester sous perfusion :

Bergeret transpose : l’IA exerce une force qui attire vers la facilité, qui aspire le geste d’écriture, qui pousse à la délégation instinctive. Si on la laisse faire, elle lisse les voix, elle invente des faits, elle oriente les idées. Mais danser avec elle, c’est décider quand on l’utilise et quand on s’en passe, lui demander de bousculer une idée plutôt que d’en produire une à notre place, garder la main sur ce qui doit rester de soi.

Le propos de Koenig est donc fondé sur un unique mode d’utilisation. C’est en raison de cette simplicité d’utilisation que la conséquence qu’il tire aboutit à cette position dogmatique et réductrice mais surtout contestable.

Le poids des mots

Dans sa publication, Benoît Raphaël considérait qu’il ne fallait pas trop s’appesantir sur : « le mépris de classe qui transpire de la remarque de Koenig ».

À l’inverse, je pense qu’il est nécessaire de réagir car ce vocabulaire heurte par son arrogance et son dédain. Koenig parle de sa propre dignité. Mais en utilisant ce terme, moralement chargé, ne renvoie-t-il pas les utilisateurs d’IA à des “indignes” ? Si recourir à la machine pour formuler une idée porte atteinte à la dignité de celui qui le fait, alors ceux qui y recourent se rangent, par extension, dans une catégorie moins digne que ceux qui s’en abstiennent. Faut-il y voir une nouvelle forme de police de la pureté ?

Comme je l’écrivais ici :

Qu’est-ce qui fait qu’un texte est pensé plutôt que simplement produit ?

Cette question n’a pas de réponse technique. Elle ne peut être tranchée par des marqueurs extérieurs (usage ou non de l’IA), par des critères moraux (effort déployé), ou par des déclarations d’intention (sincérité de l’auteur). Elle ne peut être tranchée que par un jugement sur le texte lui-même. Un texte pensé se reconnaît à sa profondeur mais aussi à ses aspérités, à ses contradictions assumées. Un texte simplement produit se reconnaît à sa vacuité polie, à son homogénéité.

Je persiste à penser que la qualité d’un contenu généré avec IAG ne peut être garantie que par l’investissement humain dans la direction, la structuration et la mobilisation des concepts.

Quand cette attention fait défaut, la qualité du texte diminue. Le texte devient générique, creux, reconnaissable dans sa vacuité caractéristique des IAG.

L’hypothèse de Koenig, utilisée comme vérité unidimensionnelle, en plus d’être restrictive, vient borner la réflexion sur le sujet. Cette absence de nuance ne crée ni pertinence ni justesse. C’est un réductionnisme instrumentalisé pour servir une thèse idéologique à travers un statut social et cela me chiffonne profondément quand cette instrumentalisation émane d’un prétendu parangon de la pensée critique et réfléchie.

Koenig a le droit d’être sévère avec l’IA. Nous avons cependant trop peu de recul sur ces dispositifs. Ils évoluent très (trop) vite et leurs effets restent mal compris par et pour beaucoup en raison, par exemple, du décalage prométhéen d’Anders. Nous sommes toutes et tous aujourd’hui dans une phase d’exploration et d’apprentissage face à ces dispositifs. Ce n’est pas parce que l’évolution technologique dans le secteur est fracassante que celle de son intégration dans le monde réel est équivalente.

Je trouve toujours un peu cocasse que ceux qui défendent l’esprit critique, la singularité ou la nuance s’en dispensent dès qu’il s’agit de parler de ces techniques. Il m’apparaît donc important de distinguer les choses : les fantasmes et autres extrapolations, des condamnations et disqualifications dogmatiques.

Pour une approche pharmacologique

Ce qui semble plus ou moins certain cependant, c’est qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Dans ce cadre, le rejet dogmatique et technophobe, sans nuance, est une approche qui m’apparaît être complètement stérile.

Pour reprendre les mots de Yann Ferguson, c’est avant tout la manière dont cette adoption pourra devenir collective, maîtrisée et compatible avec les exigences propres à tous qui doit s’envisager.

Et tout cela n’est pas propre à l’intelligence artificielle car toute technique est un pharmakon. Cela a pour conséquence l’existence d’une ambivalence propre à toute technique. Cette ambivalence nous impose finalement de nous extirper en recherchant des solutions nuancées qui sont nécessairement plus complexes qu’un rejet dédaigneux ou une adhésion aveugle.

Dans ce contexte, je ne peux que reproduire l’explication de Christian Fauré relative à la pharmacologie. Selon Fauré :

La pharmacologie fait référence au pharmakon grec qui signifie tout autant poison que remède ; « c’est selon », comme on dit. Or, c’est ce « selon » qu’il s’agit à chaque fois d’expliciter dans les démarches pharmacologiques en acceptant d’accorder un statut particulier à cette ambivalence essentielle du pharmakon ; un statut qui va nous inciter à penser par compositions plutôt que par oppositions ; un statut qui nous autorise également à renvoyer dos à dos technophiles et technophobes qui partagent tout deux une vision duale et binaire des choses qui les oblige à penser par opposition. (Réseaux sociaux : Culture politique et ingénierie des réseaux sociaux, p. 108)

L’utilisation des grands modèles de langage est fréquemment envisagée sous l’angle de la délégation : l’utilisateur conserverait la maîtrise de son activité intellectuelle tout en externalisant vers la machine certaines opérations de recherche, de formulation, de production, voire pour certains de création et de réflexion. Koenig va plus loin lorsqu’il estime que l’acte de penser est aussi délégué.

Je pense que cette représentation est inexacte et insuffisante. L’une de ses faiblesses est qu’elle suppose un sujet déjà constitué, utilisant un dispositif extérieur à lui (exosomatique) et demeurant fondamentalement inchangé par son usage. Or, l’expérience des dispositifs génératifs montre que l’interaction ne se réduit pas à une “simple” relation instrumentale. Les propositions formulées par la machine affectent le raisonnement de l’utilisateur, celui-ci y réagit, ses réactions modifient le contexte de l’échange et déterminent à leur tour les générations ultérieures.

C’est ici que la critique devient intéressante. La technique participe depuis toujours à la constitution des savoirs et de la mémoire humaine. Il est très difficile de la rejeter ou de faire sans elle. Elle a toujours été là et nous pouvons nous accorder pour considérer qu’un retour en arrière semble impossible. Ce constat étant posé, il faut alors réfléchir.

Ce point de départ est fécond car l’externalisation de certaines opérations intellectuelles n’est pas neuve, mais ici ces opérations participent directement à la constitution de notre savoir-penser. J’ai déjà écrit sur les effets de cette pratique qui peut engendrer une dépossession.

Finalement, tout ce qui est en jeu ici, c’est un changement de pratique. Choisir entre penser seul ou abandonner sa pensée à une machine est une alternative binaire que beaucoup proposent et qui conduira immanquablement à une impasse. Il faut dépasser cette façon de faire et s’autoriser à penser par compositions plutôt que par oppositions.


Ces notes font partie de Dualité, mon carnet de notes numériques. Si vous souhaitez les recevoir directement dans votre boîte mail, vous pouvez vous abonner à la newsletter.


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