Construire un glossaire avec l'IAG.

Posted on 4 mars 2026

Ars Industrialis propose, sur son site, un vocabulaire. Ce choix lexical est intéressant car le vocabulaire, c’est la langue vivante d’une pensée. C’est les formulations typiques ou atypiques de cette langue. Ce que j’ai parcouru de ce vocabulaire m’a donné envie de faire de même avec les concepts que j’ai mobilisés, développés, parfois inventés dans mon carnet de notes.

L’idée a mûri pendant un moment. Je n’ai cependant pas inventé une nouvelle langue de sorte que le terme “vocabulaire” ne me semble pas pertinent à ce stade de mes réflexions. Après une année de rédaction, j’avais abordé plusieurs notions dans mon carnet dualité pour qu’un glossaire devienne non seulement utile mais nécessaire. D’autant que j’ai commencé à m’essayer au néologisme. Imperceptif, ablation attentionnelle, dépossession opératoire : ces termes ne figurent pas dans le dictionnaire. Bien qu’ils soient définis au sein des notes rédigées, regrouper ces concepts est une manière d’accompagner le lecteur qui les rencontre et ne pas le laisser à ses propres interprétations.

La mémoire comme matériel de travail

En utilisant l’IAG pour explorer mes notes, j’ai utilisé ces rétentions tertiaires comme un matériau que j’ai mobilisé pour amorcer la construction du glossaire. La demande était :

Pour mon site et mon carnet de notes dualité, je veux rédiger un glossaire des termes, concepts et néologismes que j'utilise dans mes réflexions. Rédige une liste de ces termes.

Le résultat, bien qu’excellent, ne m’a pas surpris. L’IAG avait capté les tendances conceptuelles de mes écrits, les termes qui reviennent en “captant” ceux que j’investis d’une charge particulière. J’ai ensuite demandé qu’elle explore mon site pour enrichir cette liste.

Sur 21 termes proposés, un seul n’était pas pertinent. La suite : structurer le tout avec une table des matières et des fiches individuelles, a été une affaire rapide pour l’IAG.

Ce que cet exercice révèle

Ce qui est intéressant de partager ici, ce n’est pas l’efficacité de l’opération. C’est ce qu’elle illustre d’une pratique de l’IAG.

J’avais commencé à lister les termes qui me semblaient pertinents selon mes propres préconisations : produire une première version sans IA, même imparfaite. J’avais listé les quelques termes que j’envisageais d’insérer dans ce glossaire mais le volume du travail à fournir pour arriver à un résultat “publiable” était important. Comme je l’avais constaté dans l’expérience phénoménologique, la matière était présente dans cet historique de notes publiées. J’ai pensé que la machine était donc à même de la traiter de manière pertinente et rapide.

Ce n’est pas une délégation cognitive au sens où je l’entends dans la note sur la dépossession opératoire. Je n’ai pas abandonné ma pensée à la machine. J’ai confié à la machine une tâche de recension plutôt que de conception. La distinction, je crois, est importante. L’IAG n’a pas décidé du sens de mes concepts. Elle a repéré leurs occurrences, proposé une liste et une structure sur la base d’une idée que j’ai donnée à la machine. Ensuite, c’est moi qui ai évalué, corrigé, validé.

On pourrait objecter que la procédure décrite ici ressemble dangereusement à l’inverse de la grammatisation : plutôt que de formaliser mes méthodes avant de déléguer, j’ai ici laissé la machine formaliser la méthode. Cette objection est légitime et elle me permet de préciser que cette grammatisation par la machine n’est pas sans valeur. Elle permet d’observer ce qu’on a fait, de le nommer, de lui donner une structure qui pourra servir de cadre à de futurs développements. C’est une forme de retour réflexif sur sa propre pratique.

Une pratique thérapeutique du pharmakon

J’ai exposé, dans plusieurs de mes notes, l’idée que l’IAG est un pharmakon : un remède et un poison, selon la formule reprise de Derrida et Stiegler. Cette ambivalence n’est pas une métaphore rhétorique. Elle décrit une tension entre ce que la technique nous permet et ce qu’elle nous fait. La construction de ce glossaire en est une bonne illustration.

La machine a traversé un corpus que j’aurais relu avec la fatigue du familier, une forme d’anesthésie du regard qu’on pose sur ce qu’on a soi-même écrit. Elle a relevé des récurrences et des tendances. En ce sens, elle a joué un rôle que je lui reconnais volontiers : amplificateur d’attention sur un matériel que je risquais de ne plus voir.

Mais cela ne suffit pas à qualifier cet usage de thérapeutique. L’usage thérapeutique ne tient pas à l’efficacité du résultat. Il tient à la posture dans laquelle l’utilisateur devrait se placer. Ce qui rend cet usage thérapeutique, c’est que la machine n’a pris en charge que la recension. Elle a utilisé ce que j’avais déjà pensé pour reformuler les définitions.

Soyons cependant honnêtes : cette ligne n’est pas toujours facile à tenir. La tentation est grande de (se) laisser glisser : de la recension vers l’interprétation, de valider une formulation parce qu’elle est commode, d’accepter une structure parce qu’elle est cohérente jusqu’à ce que la machine crée ou produise pour nous tout un raisonnement que nous n’aurions pas eu. C’est ici que le pharmakon reprend ses droits. La même opération, menée avec moins d’attention, produirait l’effet inverse : une dépossession déguisée en efficacité.

Ce qui ferait la différence, ce n’est pas l’outil, ce serait le geste ou l’attention de celui qui l’utilise. Cela ne résout pas la tension mais ça permet, je crois, de la “domestiquer”. C’est en ce sens que je vise une pratique thérapeutique : non pas une manière d’éliminer le poison mais une manière de ne pas en mourir.

La question ouverte

Il reste une question que je n’ai pas encore tranchée : comment maintenir ce glossaire à jour ?

Deux options se dessinent. La première est manuelle : je mets à jour le glossaire au fil de l’écriture, au moment où je forge ou mobilise un concept. C’est lent, c’est exigeant. La seconde est automatisée : je réalise périodiquement un scan du site en demandant à l’IAG de relever les nouvelles entrées potentielles.

La première option est celle de l’effort. Elle suppose que j’observe ma propre pratique conceptuelle avec suffisamment d’attention pour identifier ce qui mérite d’être enregistré. C’est une forme d’observer, au sens thérapeutique que j’ai esquissé ailleurs.

La seconde est celle de la délégation. Elle est plus efficace mais elle me prive de ce moment d’attention que constitue le choix d’extraire un concept pour l’intégrer dans le glossaire. En sélectionnant un terme, je décide que cela mérite d’exister de manière plus prégnante. Il me resterait donc à garder de l’attention sur ce que me propose la machine et de pouvoir m’en écarter ou de lui faire des suggestions.

Affaire à suivre.