Point d'entrée#2 : IA & effort
Notes à propos de l’affaire Thélyson Orélien
Depuis quelques jours, une polémique occupe les réseaux sociaux. Le 21 septembre, Thélyson Orélien reçoit le prix du roman Fnac pour C’était ça ou mourir. Quelques heures plus tard, un compte X anonyme, « Balance ton Claude », l’accuse d’avoir écrit l’essentiel du livre avec une IA, en s’appuyant sur le détecteur Pangram. L’auteur dément. Grasset et Boréal, ses éditeurs français et québecois, lui maintiennent leur confiance, mais Boréal suspend la promotion du livre et l’Académie Goncourt le retire de sa sélection le 25 septembre (Le Monde, Livres Hebdo).
J’ai résisté à l’envie de commenter à chaud. J’ai pris le temps de lire et d’écouter ce qui se disait, pour entendre plusieurs points de vue. Je ne sais pas si Thélyson Orélien a utilisé un dispositif génératif, et l’objet de cette note n’est pas de trancher la question. Ce qui m’intéresse, ce sont les arguments que la polémique a fait remonter.
Les positions se répartissent entre deux camps, que j’appellerai, faute de mieux, les conservateurs et les progressistes. Les conservateurs sacralisent l’écriture et le « pacte » qu’un auteur passerait avec ses lecteurs. Ils refusent tout recours aux dispositifs génératifs, qu’ils jugent incompatibles avec l’acte créatif. Les progressistes y voient une manière de vivre avec son temps : le dispositif génératif serait un nouvel instrument d’expression au service de la créativité de l’auteur. J’ai déjà écrit sur ces sujets, d’abord sur la question de la transparence, ensuite sur ce nouvel instrument d’expression.
En parcourant les échanges, je repensais à un passage de Boris Cyrulnik, dans Le laboureur et les mangeurs de vent :
« Désigner un agresseur provoque un étrange bien-être, une bonne opinion de soi, une clarté qui n’a pas besoin de validation. Le courant qui emporte ces idées suffit à donner du bonheur aux mangeurs de vent qui se nourrissent de phrases toutes faites. »
C’est ce confort-là qui m’a retenu de réagir tout de suite. Dans un camp comme dans l’autre, beaucoup de réactions tenaient davantage du ralliement que de l’analyse. Je voudrais plutôt reprendre certains des arguments avancés, pour voir ce qu’ils valent.
La rupture du pacte de l’auteur
Certains parlent de la rupture d’un « pacte » entre l’auteur et ses lecteurs. En signant une œuvre, l’auteur s’engagerait à en être l’auteur authentique et sincère. Je comprends cet argument, mais il me semble reposer sur une croyance et une tradition plutôt que sur un pacte tacite. Cette garantie allait de soi tant qu’il n’existait aucun outil de rédaction automatisée. Les prête-plumes, eux, existent depuis longtemps, et je n’ai pas le souvenir de réactions aussi offusquées à leur sujet.
Il y a donc manifestement autre chose et trouver les raisons profondes et/ou réelles de cette indignation n’est pas un exercice facile. Je doute que les réponses qu’on pourrait avancer règlent la question, tant elle repose sur une sensibilité propre à chacun mais je trouve l’exercice intéressant dans une certaine mesure. Je continue.
Le mythe de l’auteur isolé
Un autre argument revient régulièrement pour justifier le recours à un dispositif génératif : l’artiste a toujours été influencé ou assisté. Je partage l’idée que l’auteur reclus, étanche à toute emprise, est une illusion. L’artiste qui crée a toujours été influencé, et parfois même assisté, quelle que soit son œuvre.
Par influence, j’entends ce qu’on reçoit d’une éducation culturelle, de ses goûts, ou d’une forme d’inspiration (sans tomber dans le plagiat). Les courants picturaux l’illustrent assez bien : on voit, d’une période à l’autre, les techniques de peinture et les manières de représenter se transmettre et se transformer, avec l’impressionnisme ou le cubisme par exemple.
Par assistance, j’entends l’aide apportée par des tiers, qu’il s’agisse d’un prête-plume ou d’un atelier de production. Ceux qui avancent cet argument citent les ateliers de Rembrandt ou de Jeff Koons. D’autres étirent l’analogie jusqu’au cinéma, où le réalisateur s’appuie sur une grande équipe pour réaliser ses films alors que seul le réalisateur endosse le “rôle” de créatif.
J’insiste sur le « et/ou ». L’assistance n’est pas toujours présente, et il y aura toujours des auteurs qui travaillent seuls. Pour ceux-là, seule l’influence entre en ligne de compte.
Une question d’effort : le savoir laborieux
Je reste pourtant sceptique sur la pertinence de l’analogie de l’influence. Elle laisse de côté une notion qui me paraît importante à creuser pour comprendre ces réactions : l’effort.
L’influence est, à l’origine, le fruit d’un effort. Celui qui lit, regarde ou écoute s’imprègne de ce qu’il consomme pour construire son cadre, son référentiel, « sa mémoire culturelle et littéraire » pour reprendre l’expression d’Alexandre Gefen. Jusqu’ici, cette influence passait par un travail : trier ses sources, les lire, s’approprier une matière. L’assistance d’un prête-plume ou d’un atelier reste elle aussi une affaire d’effort, à ceci près que la réalisation est faite par quelqu’un d’autre que l’auteur. Dans les débats actuels, cette dimension de l’effort et de l’appropriation n’est (presque) jamais envisagée.
Avec les dispositifs génératifs, cet effort est court-circuité. Chez Bernard Stiegler, le court-circuit désigne le mécanisme par lequel la mémoire technique (celle qui est déposée dans des objets) contourne puis finit par neutraliser les circuits longs de la pensée, du désir et de l’individuation. L’accès à des savoir-faire simulés est d’ailleurs, je pense, l’une des raisons de l’adoption massive de ces dispositifs.
C’est peut-être cela qui choque, au fond. L’effort nécessaire à la production d’un texte se rétrécit. Tous ceux qui ont essayé d’écrire savent de quoi je parle. Il faut réfléchir au message et à la manière d’exprimer ses idées, coucher sur le papier ce qui tourne dans la tête, trouver la bonne formulation, décider quel auteur citer et comment relier un propos à un autre.
L’auteur qui écrit avec un dispositif génératif peut court-circuiter ce processus, voire s’en servir pour s’approprier une mémoire culturelle, au sens large, qu’il ne s’est pas constituée et qu’il ne possède pas en y accèdant par l’intermédiaire du dispositif. Faute d’avertissement, la découverte de cet usage, ou le simple doute, produit un effet d’usurpation. « Il a triché », diraient certains. Il y a quelques mois, plusieurs auteurs revendiquaient le « sans IA ». Ceux qui consacrent du temps et de l’énergie à se constituer une mémoire culturelle y voient presque une question de concurrence. Il en résulte aussi une dévalorisation relative des textes écrits avec l’aide d’un dispositif génératif, notamment quant à leur forme. Je renvoie ici à ce que j’écrivais sur l’ablation attentionnelle.
La peinture me permet de reprendre la question sous cet angle. On trouve aujourd’hui en supermarché, pour quelques euros, des œuvres imprimées en grande série. On trouve aussi des toiles peintes au pinceau par un artiste, assisté ou non dans son atelier mais nécessairement influencé. L’effort de production n’est pas le même pour une image réalisée sur ordinateur et imprimée à de nombreux exemplaires que pour une huile de deux mètres sur trois.
Ne sommes-nous pas en train de confondre les choses ? Ne devrions-nous pas, aussi, interroger la notion d’effort de l’artiste ou de l’auteur face à l’utilisation des dispositifs génératifs ?
Note sur l’usage d’un dispositif génératif
Vu le sujet, il me paraît normal de préciser que les idées, les références et le plan de ce texte viennent de mes notes personnelles. J’ai demandé à Claude (Anthropic) de les mettre en forme. J’ai relu et amendé le résultat avant publication.
Références
Notes du carnet :
- Des dispositifs génératifs
- Authenticité et sincérité. L’aporie de la transparence
- Danser avec la machine ou rester sous perfusion
- De l’ablation sémantique à l’ablation attentionnelle
Termes du glossaire :
- Dispositif génératif
- Individuation
- Épiphylogénèse
- Prolétarisation
- Pharmakon
- Aporie de la transparence
- Ablation attentionnelle
Ces notes font partie de Dualité, mon carnet de notes numériques. Si vous souhaitez les recevoir directement dans votre boîte mail, vous pouvez vous abonner à la newsletter.