Sur l'imperceptif
1. Une apparence de liberté
Mes réflexions sur la technique et la technologie m’amènent dans des endroits parfois inattendus. Dernièrement, j’écrivais sur une situation que je constatais lorsque je réfléchissais à nos usages techniques et technologiques : nous sommes libres, en apparence, mais certaines options deviennent impraticables ou impensables sans être cependant interdites.
Par exemple, et pour reprendre le sujet du moment, nous sommes libres d’utiliser l’intelligence artificielle générative comme nous sommes libres d’envoyer nos courriers par voie postale plutôt que par email. Rien n’interdit de recourir au courrier postal et aucune loi ne prescrit l’email. Aucune sanction ne frappe celui qui envoie une lettre papier plutôt qu’un email. Et pourtant, la liberté d’utiliser le courrier postal est très souvent réduite à néant: l’option existe mais elle n’est plus raisonnable. Personne n’a vraiment supprimé le choix ou la possibilité. On a simplement rendu l’alternative absurde.
J’ai voulu comprendre pourquoi nous en étions arrivés là. La réponse facile est que le progrès (technique) nous amène à utiliser l’email plutôt que le courrier postal. Que l’IA nous fait gagner du temps et que c’est donc “logique” de l’utiliser. Ce simple constat traduit, en fait, une situation que nos concepts habituels peinent à traduire. J’ai choisi de nommer cette situation un imperceptif. Ce néologisme résulte de la contraction d’impératif et d’imperceptible.
2. L’inadéquation des concepts disponibles
J’ai utilisé l’imperceptif pour décrire le “quasi impératif” que nous avions à utiliser la technique dans nos activités (privées comme professionnelles). J’ai préféré forger un nouveau concept car le “quasi impératif” était imparfait et, à l’examen, ne permet pas de qualifier la situation de manière précise. J’avais, par réflexe, utilisé le terme “quasi impératif” mais qui est un abus de langage. Je me rends compte qu’il y a quelque chose de plus qui ne me semble pas capté par les concepts existants.
A ce stade, j’indiquerai donc que l’imperceptif désigne
la contrainte exercée sur le cadre de la décision. Sa spécificité tient à ce qu’il neutralise la pertinence des choix sans supprimer leur possibilité formelle.
Avant de rentrer dans le vif du sujet, j’aimerais d’abord confronter mon idée à des concepts qui lui ressemblent. L’objectif est de vérifier que ce que j’appelle imperceptif ne soit pas dénommer autrement par d’autres. Il y a, en effet, des concepts qui, sans être identiques, pourraient ressembler à l’imperceptif.
L’imperceptif ressemble à d’autres concepts comme le nudge, la gouvernementalité, la norme sociale ou le monopole radical. Il y en a surement d’autres que je n’ai pas encore découverts. Ces concepts sont trop proches pour être ignorés dans cette étape de vérification. Bien que l’imperceptif leur ressemble, je pense que cette ressemblance est insuffisante.
2.1. Le quasi impératif
L’adverbe “quasi” est un adverbe utilisé comme un préfixe qui signifie “presque” ou “à peu près” (selon la définition du Larousse). Selon CNRTL, il “sert à marquer une similitude, une approximation ou une assimilation qualitative”. Or, ce que je tente de décrire n’est ni une approximation (un “à peu près”) ni une assimilation, ni une similitude de l’impératif.
Ensuite, un impératif c’est une prescription. Cette prescription peut provenir de plusieurs horizons (moraux, légaux, sociaux,…). Derrière ce concept d’impératif, on retrouve donc la notion de hiérarchie. L’impératif est une obligation et elle est très généralement transparente dans son énoncé. On identifie un émetteur et un destinataire. La loi est un impératif. Sa traçabilité est claire : il y un émetteur (pouvoir législatif) et un destinataire (le sujet de droit (citoyen ou entreprise)). Lorsque je parle d’imperceptif, il n’y a pas d’émetteur ou de destinataire précis. Comme je l’écrivais dans la note précitée, c’est une forme de pression (sociale) qui “oblige” à un comportement.
Avec l’imperceptif, on agit alors sur la motivation à adopter un comportement sans pour autant devenir une obligation en tant que telle. L’imperceptif rejoint en ce sens, l’incitation: elle rend une option plus attrayante, plus attractive d’une certaine manière.
2.2. Le nudge
Si l’imperceptif rejoint l’incitation, on pourrait penser qu’il s’agit d’un coup de pouce qu’on qualifie maintenant de nudge.
Le nudge c’est l’intervention délibérée sur l’architecture du choix pour orienter un comportement sans interdire ni contraindre formellement. Thaler et Sunstein en ont proposé une définition :
Le nudge, le terme que nous utiliserons, est un aspect de l’architecture du choix qui modifie le comportement des gens d’une manière prévisible sans leur interdire aucune option ni modifier de manière significative leurs motivations économiques. Pour ressembler à un simple « coup de pouce », l’intervention doit être simple et facile à esquiver. Les « coups de pouce » ne sont pas des règles à appliquer. Mettre l’évidence directement sous les yeux est considéré comme un coup de pouce. Interdire uniquement ce qu’il ne faut pas faire ou choisir ne fonctionne pas. »
L’exemple qu’on peut prendre pour illustrer serait celui où l’on va placer les légumes ou les fruits avant les frites à la cantine scolaire (quelle idée de mettre des frites à la cantine d’ailleurs !). On conçoit cet agencement intentionnellement, avec un objectif (mieux manger), et les concepteurs “savent” ce qu’ils font ou à tout le moins prennent une décision consciente quant à l’objectif à atteindre.
Ce qui différencie le nudge de l’imperceptif, c’est sa structure. Le nudge est mis en place par un auteur (une administration, une entreprise, un concepteur) qui a délibérément agencé l’architecture du choix dans un objectif déclaré (ou pas).
On connait tous des techniques de nudge.
Elles peuvent être publiques : pilotées par les pouvoirs publics avec une finalité assumée (ex.: incitation fiscale pour l’installation de panneaux photovoltaïques ou d’utilisation de véhicule à basse émission). Elles peuvent être privées, mises en place par les entreprises pour orienter les choix des consommateurs à leur avantage.
Dans les deux cas, il y a un acteur qui décide de ce qu’il fait et pourquoi il le fait.
Le nudge s’inscrit alors dans une logique de paternalisme dopé par un certain utilitarisme cher à notre société capitaliste. Ce modèle était déjà critiqué par Milton Friedman lorsqu’il était utilisé au niveau étatique en raison de son impact sur la liberté individuelle (j’y reviendrai ci-après). Le nudge est une technique locale et ciblée d’orientation du choix.
Il y a une intentionnalité qui est incompatible avec l’imperceptif.
En outre, la définition du nudge prévoit explicitement une “facilité d’esquive”, ce qui pour reprendre l’exemple du courrier postal vs email ne peut être considéré comme je l’exposerai ci-dessous quant à l’impact de l’imperceptif sur notre liberté.
2.3. La gouvernementalité
Le quasi impératif est approximatif. Le nudge est intentionnel. On pourrait alors penser à la gouvernementalité de Foucault. Elle désigne l’ensemble des techniques, procédures et rationalités par lesquelles une population est conduite. C’est la production de normes, de savoirs et de subjectivités. L’individu gouverné intériorise les normes et se conduit lui-même selon elles.
Pour Foucault:
Il s’agit d’un certain type de contrôle de l’État sur les populations, un certain mode d’exercice du pouvoir où gouverner c’est « avoir à l’égard des habitants, des richesses, de la conduite de tous et de chacun une forme de surveillance, de contrôle non moins attentive que celle du père de famille sur la maisonnée et ses biens ».
Il y a d’abord une différence dans le mécanisme : la gouvernementalité produit des sujets (elle agit sur l’identité et la subjectivité). Pour moi, l’imperceptif agit sur le cadre de décision sans nécessairement remodeler l’identité du sujet (même si ce point mériterait une réflexion à part entière. Savoir si nos choix modèlent notre identité ou ne font que l’exprimer?). Le sujet reste : il pense simplement que ses choix sont rationnels car il n’a pas le sentiment de se conformer à une conduite. Il l’adopte naturellement la considérant comme rationnelle.
Il y a aussi une forme de paternalisme dans la gouvernementalité qui est proche du nudge public. La direction de la conduite est donnée par l’autorité pour adopter un comportement, une conduite. Ce qui distingue la gouvernementalité de l’imperceptif c’est son assiette. Foucault fixe son propos sur les institutions et les rapports de pouvoir explicitement politiques. La gouvernementalité suppose une raison politique de gouvernement. L’imperceptif, tel que je le conçois, n’implique pas de rationalité de gouvernement car il impacte les conditions de ce qui apparait comme rationnel.
Alors que la gouvernementalité vise la conduite des conduites, l’imperceptif touche aux conditions de possibilité de la conduite elle-même. L’imperceptif est le régime de rationalité qui configure en amont les critères du raisonnable, de telle sorte que certaines options, bien que formellement possibles, cessent d’apparaître comme des choix rationnels.
On pourrait alors considérer que l’imperceptif joue un rôle en amont de la gouvernementalité également en ce qu’il configure et structure les possibilités de la rationalité de gouvernement.
2.4. La norme sociale
À l’inverse de ce que je propose ci-dessus, on pourrait aussi penser que l’imperceptif est une “production” de la gouvernementalité. Cette capacité de configurer les possibilités du rationnel pourrait alors être une conséquence des décisions sur la conduite qui produisent notamment des normes “sociales”. Ces normes viennent structurer la conduite. Ce tissu hérité du passé, modelé au fil de nos existences, vient guider les populations.
Là encore, j’identifie une distinction forte avec l’imperceptif. La norme sociale est connue et le destinataire de cette “norme sociale” est visé par cette dernière. Par exemple, on sait qu’on doit s’habiller d’une certaine façon pour un entretien d’embauche. On sait qu’il y a des règles de politesse, des manières d’être qui sont attendues en fonction du contexte (par exemple, à un enterrement ou un anniversaire). Cette connaissance est précisément ce qui permet de se conformer à la norme sociale ou de choisir d’y renoncer pour un tas de raisons que je n’aborderais pas ici.
Il y a donc une distinction à faire sur ce premier aspect : personne ne dit qu’il faut utiliser un dispositif technique plutôt qu’un autre. C’est plus subtil car l’imperceptif touche au régime de rationalité des choix.
Ensuite, une distinction peut être faite sur l’objet. La norme sociale pointe vers un comportement précis dans une situation précise. Il y a une contextualisation plus importante lorsqu’on examine la norme sociale par rapport à l’imperceptif. L’imperceptif est beaucoup plus transversal. Il n’y a pas de prescription ou d’action déterminée identifiable dans l’imperceptif.
Enfin, on peut aussi relever une distinction quant à la sanction du non-respect de la norme sociale par rapport à celle de l’imperceptif. Dépasser dans une file d’attente et vous serez houspillé par les personnes dépassées, fanfaronner dans un train ou un bus et vous serez rappelé à l’ordre par les autres voyageurs. Pour l’imperceptif, personne ne vous sanctionnera si vous utilisez des moyens techniques désuets ou obsolètes. Au pire, vous serez perçus comme l’“old school” ou le “vintage” du groupe, vous serez déconnecté de certains services numériques, mais cette exclusion (possible) n’est pas comparable à la transgression d’une norme sociale.
En ce sens aussi, l’imperceptif est insidieux car plus difficile à contester qu’une norme sociale. On peut refuser une norme sociale en assumant le regard de l’autre ou en l’ignorant. On peut difficilement refuser l’imperceptif de la même façon : il n’y a pas de regard à affronter. Il y a simplement un cadre qui rend certains choix progressivement déraisonnables.
2.5. Le monopole radical
Notion proposée par Ivan Illich, elle vise la place que prennent certaines institutions dans nos sociétés. Ce monopole viserait à modifier, contrôler et à terme contraindre des populations à modifier leurs habitudes en restreignant leurs choix et leurs libertés. Dans son essai “La Convivialité”, Illich voit dans le monopole radical :
un type de domination par un produit qui va bien au delà de ce que l’on désigne ainsi à l’habitude .
Pour Illich, il y a un monopole radical lorsque l’outil programmé évince le pouvoir-faire de l’individu. Cette domination instaure la consommation obligatoire et dès lors restreint l’autonomie de la personne (p.80). C’est donc l’antipode de l’autonomie individuelle.
Dans ce cadre,
Le monopole radical s’établit quand les gens abandonnent leur capacité innées de faire ce qu’ils peuvent pour eux-mêmes et pour les autres, en échange de quelque chose de “mieux” que peut seulement produire pour eux un outil dominant. Le monopole radical reflète l’industrialisation des valeurs. (p.84)
Pour reprendre ses exemples,
Que l’automobile restreint le droit à la marche, et non pas qu’il y ait plus de gens à conduire des Chevrolet que des Peugeot, voilà le monopole radical . Que les gens soient obligés de se faire transporter et deviennent impuissant à circuler sans moteur, voilà le monopole radical (p.80).
La ressemblance à l’imperceptif est très forte mais il reste, selon moi, une différence très nette dans ce qu’Illich a pu observer à son époque.
L’analyse d’Illich est datée et porte essentiellement sur des problématiques de consommation. Les exemples qu’il prend pour illustrer son propos vont de l’automobile à l’éducation, des pompes funèbres aux fabricants de boissons. Il porte son constat critique sur les pratiques consuméristes et vise le pouvoir pris par certaines institutions. Le monopole radical est beaucoup plus ciblé. Je vois dans l’imperceptif un rôle plus structurant, comme j’ai tenté de le démontrer pour la gouvernementalité, qui permet les monopoles radicaux. Ecrit autrement, l’imperceptif permet la création des monopoles radicaux proposés par Illich comme je l’exposerais ci-après.
3. L’imperceptible et le décalage prométhéen
Le détour que nous avons pris nous a permis de tracer les distinctions que l’imperceptif pouvait avoir avec d’autres concepts en s’attachant particulièrement à la notion d’impératif.
Au-delà donc de l’impératif, il y a aussi l’imperceptible. Je crois que cette absence de perception, cette cécité ou cet aveuglement, ne peut être considérée que d’un point de vue interne et c’est ce qui me permet donc de la nommer en tâchant, de sortir du cadre qui nous ceinture, pour le stigmatiser et tenter de le critiquer.
Cette notion d’imperceptible n’est pas entièrement neuve. On la retrouvait, sous une certaine forme, dans le concept de “décalage prométhéen” de Gunther Anders proposé dans son livre L’obsolescence de l’Homme (Tome 1). Ce décalage est défini par Anders comme:
“l’inadéquation croissante entre ce que l’humanité est capable de produire techniquement et ce qu’elle est capable d’imaginer comme conséquences de cette production”.
Selon Anders, nous construisons des systèmes dont les effets et les conséquences dépassent notre capacité de représentation. Ce décalage prométhéen est l’une des sources de l’imperceptif. Nous sommes collectivement incapables d’imaginer ce que nos outils font de nous et la contrainte qu’ils exercent sur nous ne peut être perçue comme telle. C’est en cela qu’elle est imperceptible parce que nous n’avons pas les représentations qui nous permettraient de la voir.
4. Les contours de l’imperceptif
4.1. La relation de l’imperceptif avec d’autres concepts
Après avoir fait le tour des concepts proches, on peut maintenant identifier une chaîne causale entre certains concepts abordés. Je vois ici la chaîne suivante : décalage prométhéen → imperceptif → monopole radical.
Le décalage prométhéen vise ce que l’humain crée comme objets techniques et dont les effets dépassent ce qu’il peut imaginer.
L’imperceptif est le produit de ce décalage. Parce que l’humain ne peut pas imaginer les effets de ce qu’il met en place, certaines contraintes s’installent sans être perçues comme telles. L’imperceptif n’interdit rien : il neutralise des alternatives en les rendant absurdes, sans que cette neutralisation soit visible, délibérée ou consciente.
Le monopole radical, au sens d’Illich, est l’une des conséquences observables de ce processus. Quand l’imperceptif a reconfiguré la rationalité des productions techniques de l’humanité que mentionnait Anders en 1956 certains outils ou institutions finissent par occuper la totalité de l’espace disponible pour une fonction donnée. Le monopole radical n’est pas le résultat d’une intention monopolistique, c’est l’aboutissement d’un imperceptif qui a opéré sans rencontrer de résistance, précisément parce qu’il n’était pas perçu.
Cependant, tous les imperceptifs ne produisent pas nécessairement des monopoles radicaux. Le monopole radical suppose une reconfiguration infrastructurelle de grande échelle. L’imperceptif peut aussi produire des effets plus diffus, moins institutionnalisés.
La relation est donc la suivante : le monopole radical présuppose un imperceptif, mais l’imperceptif n’aboutit pas toujours à un monopole radical.
4.2. L’imperceptif comme modélisation des choix
Comme déjà écrit, l’imperceptif est un impératif qui s’exerce sans jamais se formuler comme tel. Ce qui distingue l’imperceptif, c’est qu’il opère sur le cadre dans lequel la décision prend forme et non sur la décision elle-même. Ce cadre, c’est le régime de rationalité dont la technique est, à mon sens, le vecteur privilégié.
Il n’y a pas d’invitation à faire X ou Y mais notre milieu est façonné d’une telle manière que le cadre de réflexion “impose” de faire X ou Y. C’est une situation très perverse en ce sens que l’imperceptif va modeler les conceptions pour orienter les choix. Le sujet ne perçoit pas l’imperceptif comme un impératif. Le sujet pense simplement agir selon des choix rationnels, tels qu’une évidence ou une nécessité de bon sens au regard du cadre et du milieu dans lequel il évolue.
L’imperceptif devient imperceptible parce qu’il se fond dans le réel et qu’il a été naturalisé par le sujet. Le réel n’est en fait qu’une représentation du sujet, interprétée selon sa propre sensibilité. Sur ce point, je peux me référer à la conception proposée par Marcello Vitali Rosati:
il n’y a que des modèles matériels; le réel est toujours le résultat d’une modélisation. Le réel est multiple et toujours médié; il n’y a pas de réel en dehors d’une médiation et toute médiation est matérielle. (…) Le modèle n’est pas une sélection du réel, il est le réel lui-même, tel qu’il résulte d’une médiation déterminée; mais en dehors de cette médiation il n’y a rien du tout.
Sur la base de ce qui précède, je peux affiner ma définition : l’imperceptif est un modèle de rationalité dans lequel un critère dominant, l’efficacité, s’impose sans être discuté, configurant en amont les conditions du raisonnable. Certaines options demeurent formellement possibles mais cessent d’apparaître comme pertinentes.
4.2.1. L’exemple du Règlement UE sur l’IA
Illustrons en prenant la réglementation européenne sur l’IA.
L’article 4 du Règlement européen sur l’intelligence artificielle (RIA ci-après) illustre ce mécanisme de manière particulièrement frappante. Il dispose que les fournisseurs et les déployeurs de systèmes d’IA doivent prendre des mesures pour assurer un niveau suffisant de connaissances en matière d’IA à leur personnel et aux personnes chargées du fonctionnement et de l’utilisation de ces systèmes.
Il n’y a pas d’obligation d’utiliser l’IA. L’article 4 du RIA ne contraint personne à déployer un système d’IA. On laisse la liberté aux déployeurs (utilisateurs) et aux entreprises de décider de l’utiliser.
Par contre, si l’entreprise décide d’utiliser un système d’IA alors le règlement impose des obligations de moyens aux utilisateurs qui, s’ils utilisent l’IA, doivent prendre des mesures nécessaires pour (i) l’utiliser d’une certaine manière et (ii) de comprendre les outils utilisés.
Cette obligation de maitrise présuppose donc l’usage mais aussi contribue à normaliser cet usage. C’est en cela que l’article 4 révèle l’imperceptif. Le législateur n’a pas décidé que tout le monde devrait utiliser l’IA. Il a organisé les conditions de cet usage. Mais en faisant cela, en ancrant dans le texte même l’idée que l’adoption est un fait accompli qui appelle une réglementation, la réglementation contribue à naturaliser ce fait. La règle a donc un effet performatif en plus d’être prescriptif : elle normalise l’utilisation en la traitant comme une évidence qui précède la norme.
C’est ici un impératif légal qui, par son architecture illustre l’imperceptif en traitant comme acquis ce qui relevait encore d’un choix. L’article 4 ne dit pas “vous devez utiliser l’IA”. Il dit : “puisque vous utilisez l’IA, voici ce que vous devez faire”. Cette présupposition est le moment où l’imperceptif produit un impératif visible.
Cette analyse est renforcée par la lecture du considérant 20, lié à cet article 4. Il confirme ce constat. Il commence par l’objectif de “tirer le meilleur parti des systèmes d’IA”. Cette formulation présuppose l’usage avant toute chose. L’adoption n’est pas une hypothèse que le législateur examine : c’est le point de départ à partir duquel il raisonne.
Le considérant va plus loin en inscrivant la maîtrise de l’IA dans une finalité économique explicite : la formation à l’IA est présentée comme un levier d’amélioration des conditions de travail et de “consolidation de la voie de l’innovation de l’IA digne de confiance dans l’Union”. Le législateur naturalise un lien de causalité qui n’a rien d’évident : maîtriser l’IA serait, par définition, travailler mieux. L’usage devient non seulement un fait accompli mais une condition du progrès.
Et si vous aviez encore un doute, la lecture de l’article 1 finirait par vous convaincre. L’article 1 du Règlement fixe l’objet et indique vouloir “promouvoir l’adoption d’une intelligence artificielle (IA) centrée sur l’homme et digne de confiance, tout en assurant un niveau élevé de protection de la santé, de la sécurité, des droits fondamentaux consacrés par la Charte, y compris la démocratie, l’État de droit et la protection de l’environnement, contre les effets néfastes des systèmes d’IA dans l’Union, et en soutenant l’innovation.”
Partie 2 (publiée le 13 mai 2025)
5. Pourquoi l’imperceptif?
Tentons de récapituler : l’imperceptif est l’expression d’une force invisible qui nous pousse inlassablement dans la même direction. Cette force invisible, qu’on pense pouvoir justifier par la notion de progrès (technique), a des effets potentiellement plus néfastes qu’il n’y paraît, notamment neutralisant les alternatives. Cette reconfiguration de ce qui est raisonnable permet à cette chose de prospérer au gré des avertissements faits, au moins, depuis la moitié des années 50 par les penseurs de la technique.
Ils ont chacun, à leur manière, exprimé, la même idée : l’asservissement de l’homme par l’outil (technique). L’individu devient l’agent de ses propres outils.
Par exemple, tant Jacques Ellul qu’Ivan Illich ou Bernard Stiegler ont constaté la même chose, à des moments et sous des concepts différents. Ces constats ne sont pas le fruit d’une bande de technophobes, réfractaires à toute idée de progrès. L’interpréter de la sorte est manichéen et j’invite ceux qui en doutent à prendre connaissance de leurs travaux pour se faire leur propre opinion. En guise d’apéritif, je pointerai trois considérations prises au sein de ce panel.
Ellul
Si Ellul avait son franc parler et une certaine vision réfractaire (à l’égard de l’automobile par exemple), il n’était pas contre la technique, il écrit :
L’outil technique est très bien pour une opération technique. Il est démoniaque lorsqu’il remplit toute la vie et se substitue à toutes les activités humaines. (Le Bluff Technologique, p.222)
Illich
Illich préconise une société conviviale définie comme :
une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil. ( La Convivialité - p.13)
Stiegler
Stiegler qualifie la technique et donc l’outil de pharmakon : poison, mais, en même temps, remède.
Il n’y a donc jamais de disqualification pleine et entière de l’outil ou de la technique. Il est même parfois nécessaire, comme condition de réalisation de certaines avancées considérées socialement bénéfiques. Cette ambivalence qui est caractérisée dans la pensée de chacun des auteurs précités n’a jamais été cachée ou masquée; elle est parfois le cœur même de la réflexion comme avec le pharmakon.
Dans ce contexte, penser l’imperceptif est une manière de rendre compte de cette ambivalente complexité.
5.1. L’intemporalité de l’imperceptif
Certains pourraient rétorquer que cet imperceptif n’est pas propre à l’IA, qu’il était déjà présent à d’autres moments de l’évolution technique. Ils ont raison. Je ne considère pas l’imperceptif comme un phénomène propre à l’arrivée de l’IA. L’imperceptif est le produit du décalage prométhéen (1956) et la condition de réalisation du monopole radical (1973) qui, ensemble, forment le système technicien (1977).
En 1983, Victor Scardigli dans La Consommation, culture du quotidien écrit sur la socialisation d’un objet technique tel que l’automobile. L’innovation est d’abord reçue, adoptée, puis naturalisée. Les “consommateurs pilotes“ qui adoptent en premier l’automobile marquent leur modernité dans une société construite sur le progrès. L’objet technique devient signe de valeur individuelle avant de devenir évidence collective (p. 146). L’imperceptif sur l’automobile a fonctionné de la même manière : personne n’a interdit le cheval, on a simplement rendu son usage absurde.
Alors, comme une énième tentative descriptive, je viens exprimer ce que je crois comprendre et constater, m’appuyant sur les épaules de ces géants, actualisant leur pensée face à l’environnement technique et numérique du XXIe siècle que seul Bernard Stiegler a pu brièvement penser (Bernard Stiegler est décédé en 2020).
Ce que j’ai essayé de montrer, c’est que l’imperceptif trouve sa place au sein des différents concepts et vient combler l’espace que j’ai cru percevoir entre ces concepts. Il est là pour relier la pensée de ceux qui ont analysé la technique à leur époque. Ces espaces existaient peut-être déjà, mais ils se sont élargis par la démultiplication des techniques que nous connaissons depuis près de 20 ans. L’explosion du numérique, du web 2.0, de l’économie des plateformes et maintenant de l’IA générative, pour ne citer que quelques-unes des « innovations », a mis en exergue ces espaces qui étaient, jusqu’alors, restés discrets, voire invisibles ou inexistants pour ceux qui ont pensé le sujet. Cette évolution est aussi constatée chez Ellul qui, bien qu’ayant débuté sa pensée sur la technique en 1954, proposera, comme aboutissement de sa réflexion, la notion de système technicien en 1977. Près de vingt ans à observer l’évolution de la technique pour y poser, finalement, un nom et théoriser un système de pensée.
J’ai d’ailleurs l’intime conviction que ce que j’écris ici évoluera demain. Rien n’est figé et ma perception des choses va nécessairement évoluer. J’en suis conscient et c’est ce qui rend ces réflexions enrichissantes.
5.2. L’IA comme rupture de l’imperceptif
Néanmoins, pouvons-nous considérer que l’IA générative, à l’inverse d’autres techniques, marque une rupture par rapport à ce que nous avons déjà rencontré ? Autrement écrit, est-ce que l’IA engendre, crée ou confirme un imperceptif de même nature que celui du mail ou de l’automobile ?
Je ne le pense pas. Bien que chaque évolution technique a contribué d’une manière plus ou moins importante à la persistance de l’imperceptif. L’impact du moteur à explosion par rapport à l’email est, industriellement, difficile à comparer et je n’ose m’y aventurer.
Mais faisons l’exercice de la réflexion par rapport à l’exemple utilisé en introduction de la partie 1 : le mail. Il s’agit d’un moyen de communication qui existait sous une forme plus archaïque, comme le fax, le courrier postal ou le télégramme. Cependant, le principe de correspondance asynchrone était déjà envisagé et le mail a permis de raccourcir le délai entre l’envoi et la réception, outre le fait qu’il a été possible d’échanger divers types de contenus par voie numérique (les pièces jointes). Le mail est venu optimiser une pratique qui lui préexistait.
Cependant, là où je pense qu’il y a une différence importante si pas fondamentale et radicale, c’est sur la technique en tant que telle. L’IA générative n’est pas une technique incrémentale qui nous permet de faire techniquement mieux quelque chose qu’on faisait techniquement avant. J’insiste sur le techniquement dans le sens où je vise une méthode déployée pour atteindre un résultat, intégrant l’utilisation instrumentale, le cas échéant. Bien entendu, l’IA générative nous permet de rédiger du texte que nous étions capables d’écrire manuellement ou mécaniquement (à l’aide d’un clavier), mais vous conviendrez avec moi que l’IA générative est radicalement différente. Il n’y avait pas de logiciel (grand public) capable de produire et générer du contenu sur simple instruction avant novembre 2022 et la sortie de ChatGpt.
Cette nouvelle technique est, à mon sens, véritablement disruptive. Elle nous permet de réaliser quelque chose que nous ne parvenions pas à réaliser avant son existence. Ces IA génératives n’ont pas seulement accéléré ou optimisé un flux existant, elles ont permis de produire du contenu là où seul l’humain produisait avec sa tête et son corps, assisté d’outils contrôlés par lui.
Là où l’IA générative est , ou devient, incrémentale, c’est lors de l’évolution des modèles de génération de contenus. Je pense aux vidéos de Will Smith mangeant une assiette de spaghetti : les premiers modèles utilisés réalisaient des vidéos de piètre qualité pour arriver, en 2026, à des vidéos “quasi-réelles”. Par ailleurs, il ne faut pas confondre les effets incrémentaux liés à l’intégration de l’IA dans d’autres processus qui ne sont pas liés à la technique de l’IA générative en elle-même.
Ces nouveaux outils permettent dorénavant de produire du langage à partir d’une idée reprise dans une instruction. La machine va produire l’expression de cette idée (parmi beaucoup d’autres possibles) là où seuls les humains parvenaient, jusqu’il y a peu, à réaliser celle-ci (je laisse de côté tout l’aspect relatif à la philosophie du langage, ayant conscience de mes carences sur le sujet). Le lecteur averti m’excusera donc pour les considérations naïves que je peux formuler).
Cette rupture est ce que l’historien Harari considère comme le hack du système opérationnel de la civilisation humaine (“AI has hacked the operating system of human civilisation “. ).
Cette interaction en langage naturel et cette capacité de génération de contenus ne sont pas de nature à “reconfigurer” nos modes de communication ou de pensée de manière similaire à ce que nous avons rencontré au préalable. C’est une technique qui permet de réaliser des choses fondamentalement nouvelles et qui, pour cette raison, transforme plutôt que de reconfigurer.
Je crois que cette différence a une conséquence sur l’imperceptif : il ne s’agit plus de rendre une alternative désuète à la marge d’une activité, mais de rendre désuète une manière d’être, de penser. L’imperceptif actualisé par l’IA générative ne porte pas sur un outil parmi d’autres. Il porte sur la fonction et la capacité même d’écrire, de produire et donc de penser. C’est en ce sens que l’IA générative marque, à mon estime, une rupture : elle touche une faculté que nous n’avions jamais influencée aussi directement. Il est peut-être hardi de considérer, avec aussi peu de recul que cette chose technique marque une rupture et c’est la raison pour laquelle ce propos doit être examiné dans le contexte de l’imperceptif qui maintient, avec ou sans cette rupture, ses effets.
5.3. Choisir son champ de bataille
L’imperceptif est intemporel et nous pouvons donc constater sa subsistance au gré des évolutions techniques. L’IA générative pourrait marquer une rupture en ce qu’elle touche à des facultés que nous n’avions jamais influencées aussi directement. auparavant.
Deux auteurs mobilisés dans ce texte (Illich et plus tard Scardigli) utilisent la voiture comme illustration et proposent déjà des analyses assez fines. Les années ont passé et la situation est similaire ou pire en fonction des points de vue.
Face à cette situation, certains pourraient y voir des défis à relever, des batailles à mener. Bien que l’image soit forte, je pense que nous avons un rôle actif à jouer, et de manière utopique peut-être, une bataille à mener. Je reprendrai le propos de Rutger Bregman, dans Utopies Réalistes :
Sans utopie, nous sommes perdus. Il nous faut des horizons même un peu fou. En avoir plusieurs et en conflit fera vivre notre démocratie.
Parce qu’on ne sait lutter que contre ce que l’on voit, l’imperceptif permet de penser une action de résistance. Pour ce faire, je propose de partir d’un constat : celui qu’on ne cesse de ressasser sur les effets des techniques et sur les dérapages réguliers que nous constatons. Malgré cela, nous consommons encore toutes et tous ces techniques de manière plus ou moins volontaire.
Pour se donner bonne conscience, on va invoquer l’impérieuse nécessité de s’(ré)approprier le narratif des Big Techs ou de (re)prendre notre souveraineté numérique. J’adhère profondément à ces propositions, mais je reste tout autant sceptique face à cet “humanisme éclairé” qui se drape de belles vertus.
Face à certains discours, on tombe dans une véritable tartufferie : des experts, qui se transforment en sophistes des temps modernes, se complaisent dans ces idéaux et prétendent penser le sujet technique sans véritablement le questionner en dehors de son cadre. On tombe dans l’”ethic washing” que je dénonçais ici. Parfois, sous ces recommandations en apparence pleines de bon sens, il n’y a pas ou peu de propositions concrètes, de méthodes ou de solutions. On exhorte à faire, sans expliquer comment. Le résultat est sans surprise : pas à la hauteur.
Si nous devons penser le sujet technique, force est de constater que les moyens mis en œuvre peinent à offrir des solutions pérennes. Lorsqu’on exhorte à se (ré)approprier le narratif des Big Techs, on pousse la réflexion au sein d’un cadre de rationalité que l’imperceptif a déjà configuré. Toute critique suppose un cadre de rationalité donné pour permettre la comparaison entre ce qui est critiqué et ce qui devrait être, et c’est ce que nous peinons à trouver. Illich le constatait déjà :
lorsqu’une activité outillée dépasse un seuil défini par l’échelle ad hoc, elle se retourne d’abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier ».
Par conséquent, nos cadres habituels de critiques apparaissent insuffisants. On le voit d’ailleurs assez bien sur l’IA où parmi les solutions proposées émergent les IA de confiance ou les IA explicables. À ce sujet, je reste stupéfait par les réflexions évoquées le 8 octobre 2025 dans un article du Monde où l’on se posait la question de la conformité des IA qui testeraient le stress du candidat à un emploi. Cette interrogation est déplorable dans la mesure où la question qu’on se pose est de connaître la légalité d’un outil avant même de considérer si son usage est désirable. A ce train-là, on ne distinguera bientôt plus les entretiens d’embauche de la torture (oui, j’exagère le trait mais c’est pour illustrer mon propos).
Nous devons donc essayer, autant que faire se peut, de sortir du cadre pour en formuler une critique et non y rester contraints pour porter cette critique. Critiquer dans le cadre ne permettra pas de le faire évoluer.
5.3.1. Quel cadre critique?
En 1986, Ellul écrit dans le “bluff technologique” la nécessité d’opérer une dialectique entre science et spiritualité:
L’un à des réponses aux questions de l’autre et inversement.
Quelques années auparavant, Habermas posait les jalons de cette dialectique que nous devrions avoir face à la technique en indiquant que :
La force libératoire de la réflexion ne peut être remplacée par un déploiement de savoir techniquement utilisable.
Au travers de ces citations, je peux considérer que la solution préconisée face aux problèmes de la technique ne passera pas par plus de technique. Cette vision est celle du techno-solutionnisme qui a démontré son irrélevance (voir le sujet Comment l’IA change notre société système?).
Anders l’écrivait aussi en 1956: le “techniquement faisable” fait naître une obligation dans le chef de l’individu. “Ce que nous sommes capables” est devenu “ce qui doit être“. Nous devons sortir de ces dictats. Nous devons penser à ce que les techniques font sur nos corps et nos esprits pour penser réellement au sujet technique et cesser, peut-être, d’en inventer de nouvelles qui ne feront qu’accentuer ce décalage prométhéen contribuant ainsi à l’imperceptif.
Il faut prendre conscience des effets de ces palliatifs mis en œuvre et discriminer les poisons des remèdes. En 1973, Illich posait un constat similaire: les consommateurs, conscients des dangers des automobiles, s’organisent entre eux pour réclamer des voitures plus sûres et de meilleure qualité. C’est une victoire à la Pyrrhus car elle implique un regain de confiance individuelle qui signifie plus de dépendance collective. Il poursuit :
Que les consommateurs “accrochés” à un produit s’organisent pour se défendre, cela a pour effet immédiat d’accroître la qualité de la drogue fournie et la puissance du fournisseur;
C’est cet aspect que j’ai essayé de démontrer dans la confrontation de la conformité et de l’éthique au sujet des techniques. Nous nous échinons à penser le comment sans réfléchir d’abord au quoi et vous y verrez sûrement un lien avec l’IA de confiance…
En avril 2025, Mark Hunyadi distinguait dans son papier “La bataille de l’esprit”, l’asservissement forcé de la colonisation consentie de nos esprits. Il rappelle, à juste titre selon moi, que le champ de bataille des big techs passe par notre esprit et que l’enjeu est d’imposer à tout un chacun un rapport au monde qui passe par leurs dispositifs techniques. “Voilà le fait majeur qui doit guider les analyses critiques du numérique“ nous dit Hunyadi.
Bernard Stiegler, dans son cours Pharmakon, utilise régulièrement la métaphore du poisson volant. Incapable de distinguer son milieu (l’eau) jusqu’à ce qu’il en sorte. Ce n’est que durant ses envolées que le poisson volant peut voir son propre milieu et essayer, si l’envie lui prend, de le questionner. C’est aussi pour cela que j’ai voulu proposer l’imperceptif. Comprendre que pour penser notre cadre, il faut s’en extraire. C’est là que se trouve le champ de bataille.
Rappelons le propos de David Noble:
Une guerre fait rage mais seul un des deux camps est armé : voici le résumé de la question de la technologie aujourd’hui.
Nous devons donc investir ce terrain, le méta-cadre, où nous pourrons réellement et radicalement questionner la technique, en faisant, autant que possible, abstraction des impératifs imperceptibles.
5.4. L’impact sur la liberté
Une autre réponse à “Pourquoi l’imperceptif?” et qui me semble importante à comprendre, ce sont les conséquences de l’imperceptif, son impact sur la liberté de l’individu.
Comme Hunyadi l’écrit, le champ de bataille des Big Techs passe par notre esprit et cette bataille utilise précisément l’imperceptif en contraignant le modèle de rationalité dans lequel un critère dominant, l’efficacité, s’impose sans être discutée, configurant en amont les conditions du raisonnable.
Afin de percevoir l’impact sur la liberté, on doit d’abord distinguer la liberté formelle de la liberté substantielle. Il ne s’agit pas d’une dichotomie abstraite. Je l’emprunte à Amartya Sen qui qualifiait la liberté substantielle de la possibilité effective qu’un individu a de choisir diverses combinaisons de « modes de fonctionnement ». Cette distinction me semble nécessaire pour démontrer le caractère insidieux de l’imperceptif. Là où beaucoup pensent agir librement, ils sont, en fait, aveuglés par les contraintes de l’imperceptif qui les poussent à agir au nom d’une logique de l’efficacité.
Dans ce contexte, la liberté formelle vise la possibilité d’agir tandis que la liberté substantielle vise la capacité (réelle ou effective selon Sen) de choisir. C’est une manière de distinguer la capacité (aptitude) de la possibilité (effectivité). L’imperceptif tend à pointer cet écart entre ces deux formes de libertés. Si chacun d’entre nous a la capacité de faire, l’imperceptif vient restreindre cette capacité en rendant impossible (ou impensable) telle ou telle option.
Aujourd’hui, nous avons toutes et tous une liberté formelle d’utiliser les dispositifs techniques mis à notre disposition. Nous pourrions toutes et tous continuer à envoyer des courriers par la Poste. C’est notre liberté formelle. Beaucoup utilisent cependant des moyens de communication numériques. Par conséquent, la liberté substantielle d’utiliser le courrier postal est réduite à néant en ce sens où elle devient impensable. Il n’y a pas d’interdiction d’utiliser le courrier postal, mais l’imperceptif rend cette option déraisonnable. Personne n’a supprimé la possibilité d’utiliser le courrier postal. Les facteurs livrent toujours les courriers, les boîtes aux lettres sont toujours présentes et les bureaux de poste sont encore ouverts. On a simplement rendu l’alternative désuète et obsolète, donc absurde.
Ce que l’imperceptif vient donc neutraliser, c’est la pertinence du choix, pas le choix lui-même. Cette nuance est importante parce qu’elle montre que l’imperceptif ne détruit rien et c’est pour ça qu’il est si persistant et vicieux. Il l’est d’autant plus qu’il laisse la liberté formelle intacte. On peut toujours dire “tu aurais pu ne pas faire comme ça “ et c’est aussi en cela que la contrainte reste imperceptible puisque la liberté formelle demeure.
La conséquence de cette neutralisation de la pertinence d’un choix, c’est la normalisation d’un comportement avec le risque qu’il devienne naturel et donc automatique. La normalisation est plus difficile à voir et à contester parce qu’elle ne ressemble pas à une contrainte.
6. L’autonomie comme solution
Avant de conclure, je dois esquisser une solution pour rester fidèle à ma volonté d’apporter une critique “constructive“ et participer, à ma modeste échelle, à la réflexion d’autres qui souhaiteraient changer les choses;
L’imperceptif nous contraint à regarder le monde et le cadre dans lequel nous évoluons avec la même paire de lunettes déformantes qu’il procède à créer. Nous devons donc véritablement nous extraire de ce cadre et examiner notre milieu selon nos propres règles.
Ces propres règles, ce sont celles de l’autonomie. L’autonomie c’est :
« autos » qui signifie le même, ce qui vient de soi et;
« nomos », qui signifie les règles établies par la société, les lois.
Si nous voulons lutter contre l’imperceptif, il faut dépasser les règles qu’il nous impose. Mais comme nous l’avons vu, l’imperceptif influence nos décisions en ce qu’il est un modèle de rationalité qui configure en amont les conditions du raisonnable
Il est donc nécessaire de s’élever, au-delà du modèle de rationalité imposé, pour définir son propre modèle avec une authentique autonomie. C’est une évidence, me direz-vous, et vous avez parfaitement raison. Il y a cependant un piège dans lequel il ne faudrait pas tomber : celui de l’impact de l’imperceptif sur nos libertés. Si vous vous fixez vos propres règles, en autonomie, mais en piochant parmi ce que l’imperceptif vous propose, cette autonomie n’est qu’une illusion de liberté. Vous êtes, en fait, complètement dirigé par l’imperceptif où chacun de vos choix sera inspiré par une logique de rationalité orientée, presque toujours, par le progrès ou l’efficacité. Cette dynamique dans laquelle nous évoluons quasi quotidiennement sans nous en rendre compte doit être radicalement remise en cause (je partagerai prochainement une illustration concrète de cette situation).
C’est donc à cet endroit que nous devrions essayer de fixer nos règles. Celles qui vont orienter le cadre dans lequel nous allons ou voulons évoluer. Toute la technique n’est pas à jeter. Sans elle, vous n’auriez pas la possibilité de lire ces lignes (si tant est que cela soit bénéfique à quiconque), les progrès en matière médicale ou de télécommunication ne seraient pas là. L’idée n’est pas de vous faire la liste (inévitablement subjective) de ce que la technique nous a apporté, mais de garder en tête cette inévitable ambivalence et d’accepter sa complexité (sur le sujet, voir notamment III. Comment naviguer?).
Si l’imperceptif structure le raisonnable, alors pour résister de manière autonome, ce n’est pas seulement désobéir au cadre, c’est en sortir pour parvenir à le questionner. Résister à l’imperceptif consiste à rendre explicites les critères implicites du raisonnable afin de pouvoir les contester.
Résister à l’imperceptif c’est parvenir à critiquer les conditions de validité imposées par le raisonnable.
Ce n’est pas une incitation à la révolution. C’est reprendre le contrôle de l’outil comme Illich le préconise dans sa société “conviviale”. C’est imposer ses propres règles aux outils, quels qu’ils soient, plutôt que de s’en faire dicter.
L’atteinte de cette autonomie exige que les critères eux-mêmes soient choisis, discutés, appropriés. Il ne s’agit pas de rejeter les critères dominants. Il faut réapprendre la capacité de les interroger, de les hiérarchiser et, le cas échéant, de s’en écarter. Là où l’imperceptif naturalise un critère de rationalité jusqu’à le rendre invisible, l’autonomie consiste à en restaurer la visibilité afin de rendre à nouveau possible le choix de ses propres raisons d’agir.
7. Conclusion
L’exercice de nommer l’imperceptif n’est pas une coquetterie intellectuelle.
Dans la Convialité, Illich écrit :
On comprend qu’une autre société est possible quand on parvient à l’exprimer clairement. On provoque son apparition quand on découvre le procédé par lequel la société présente prend ses décisions.
Cette démarche, je crois, s’inscrit dans le cadre du déterminisme linguistique : l’idée selon laquelle le langage détermine l’amplitude de notre pensée et de notre connaissance. Cela fait écho à ce que Wittgenstein a pu écrire : “les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde.” Ce que nous ne pouvons pas formuler ne peut pas être proprement pensé ou discuté (je renouvelle ici mon avertissement de mes carences au sujet de la philosophie du langage et sollicite la bienveillance du lecteur averti).
Puisque l’imperceptif est imperceptible pour celui qui le subit, il est d’autant plus important de l’exprimer, d’en tracer les contours pour se l’approprier, l’examiner, l’analyser et s’en distancer si besoin. Il faut s’astreindre à l’élargissement de notre champ de vision, à se forcer à comprendre comment les choses fonctionnent, comment elles s’assemblent et comment elles se démontent pour en avoir une compréhension réelle selon l’idée de G. Vico (Verum ipsum factum). Pour connaître précisément une chose, il faudrait en être l’auteur.
En nommant l’imperceptif, on crée une possibilité qu’il cherche lui-même à supprimer: celle de voir le cadre plutôt que de raisonner en son sein.
Étienne Klein écrivait dans Philosophie Magazine (mars 2026) que notre langage s’est construit pour dire ce qui est, pour stabiliser la substance et l’identité. Le langage serait donc ontologique. La difficulté est que, même lorsque quelque chose change, notre langage suppose la subsistance de la chose.
Tout cela permet à l’imperceptif de vivoter dans cette zone “grise”. Forger un mot pour désigner ce phénomène, c’est une manière de forcer le langage à dire ce qu’il tend à naturaliser.
Considérer que nous maîtrisons la technique parce que nous l’utilisons, c’est confondre la liberté formelle avec la liberté substantielle. Nous sommes incapables d’imaginer ce que nos outils font de nous. Le reconnaître n’est pas un aveu de faiblesse. C’est un point de départ pour évoluer vers une pratique technique conviviale, une utilisation consciente et maîtrisée.