Phénoménologie d'une pratique avec l'IAG (2026)

Posted on Jan 19, 2026

Préambule

Ce texte a été rédigé dans le cadre d’une expérience que je décris ici : Expérience phénoménologique de l’intelligence artificielle générative.

1. Le protocole d’observation

Ce texte naît d’un paradoxe méthodologique. Lorsqu’on m’a suggéré de tenir un carnet “ethnographique” de mes usages quotidiens d’IAG (intelligence artificielle générative), ma première réaction fut pragmatique : la charge documentaire serait trop importante. Tenir un journal quotidien supposerait d’ajouter une tâche réflexive à une pratique déjà dense. Mais cette objection même révélait quelque chose : si documenter mes usages d’IAG me semblait chronophage, c’est précisément parce que ces usages sont devenus suffisamment diffus, banalisés, intégrés pour qu’il soit difficile de les isoler comme objets d’observation.

En y réfléchissant, je me suis dit que plutôt qu’un journal prospectif, une rétrospective serait tout aussi intéressante. Une sorte d’archéologie de ma pratique de l’IAG. Les traces existaient déjà, déposées dans l’historique de mes conversations. Ces conversations constituaient finalement un matériau empirique involontaire, une sédimentation de réflexions, de délégations, de résistances et de transformations. Il “suffisait” de les relire autrement. Non pas comme des interactions fonctionnelles mais comme des signes (ou symptômes) d’une mutation en cours.

Cette approche présente un avantage épistémologique : elle contourne le biais de rationalisation a posteriori. Quand on tient un journal en sachant qu’on l’analyse(ra), on tend à se mettre en scène, à construire ses motivations de manière cohérente. Ici, les traces ont été produites sans intention. Elles sont brutes, parfois contradictoires, ce qui rend l’expérience d’autant plus intéressante.

Le matériau analysé couvre trois domaines distincts : la production intellectuelle (articles pour ma newsletter “dualité”), la pratique juridique quotidienne (consultations, rapports), et le développement d’outils (création de “skills” dans Claude). Bien que ce qui en ressort soit éclairant, les domaines abordés sont limités. Cette diversité permet d’observer comment la délégation cognitive opère différemment selon les contextes. Cependant, ce périmètre restreint devra s’élargir dans les prochaines éditions (annuelles) de cette phénoménologie.

La méthode est simple : identifier dans ces échanges ce qui est délégué, ce qui résiste à la délégation et ce qui se transforme dans l’intervalle. Cartographier, en somme, la géographie mouvante du travail intellectuel à l’ère de l’IA générative.

II. Géographie de la délégation

Ce qui est délégué : trois types de tâches

L’analyse des échanges fait apparaître trois catégories distinctes de délégation cognitive, chacune correspondant à un type spécifique de travail intellectuel.

Premier type : la compilation documentaire. J’ai développé une “skill” nommée “rapport-faillite-belgique” qui automatise la production de rapports préliminaires pour curateur. La tâche déléguée consiste à rechercher et compiler des informations publiques dispersées : données de la Banque Carrefour des Entreprises, publications au Moniteur belge, comptes annuels déposés à la Banque Nationale. Avant, cette phase de documentation représentait quelques heures de navigation entre différentes bases de données, de copier-coller, de mise en forme. Maintenant, elle est réduite à la formulation d’une requête et à la vérification du résultat.

Cette délégation ne pose aucun problème déontologique : il s’agit de tâches purement administratives, sans dimension interprétative et qui visent à compiler des informations publiques. L’IA ne “juge” pas, elle compile. Le gain de temps est non négligeable et permet d’avoir plus rapidement les informations utiles et nécessaires pour l’exercice d’un mandat judiciaire.

Deuxième type : la structuration formelle. Une autre skill, “consultation-insolvabilite-belge”, fournit un cadre type pour rédiger des consultations juridiques en droit de l’insolvabilité. Elle rappelle les différentes procédures disponibles (chambre des entreprises, médiation, réorganisation judiciaire, etc.), leurs critères d’application, leurs avantages et inconvénients respectifs. Elle propose une architecture documentaire standardisée : exposé des faits, analyse juridique, comparaison des options, recommandation.

Ici, la délégation est plus ambiguë. Il ne s’agit plus seulement de compiler des données, mais de structurer une pensée juridique. Pourtant, en examinant les échanges, on constate que cette structure reste vide : c’est un squelette que je dois ensuite incarner avec l’analyse factuelle concrète. L’IAG ne dit jamais quelle procédure recommander: elle rappelle seulement quelles sont les variables pertinentes pour trancher. C’est une externalisation de la mémoire procédurale, et non du jugement ou de la décision.

Troisième type : la dialectique intellectuelle. Dans mes échanges concernant les articles de la newsletter “dualité”, l’IAG joue un rôle différent : celui d’interlocuteur critique. Je lui soumets des réflexions, des pistes d’analyse, elle les développe, les met en tension, propose des contre-arguments. Par exemple, pour un article sur la suppression du mot “intellectuelle” dans la définition légale de la consultation juridique en France, j’ai exploré plusieurs angles interprétatifs : simple ajustement administratif ou symptôme d’une dévalorisation structurelle du travail intellectuel juridique ?

Cette délégation est la plus difficile à caractériser. L’IA ne rédige pas à ma place car mes articles conservent leur voix, leur style, leur tonalité critique. Mais l’IAG fonctionne comme un interlocuteur dialectique, permettant d’explorer rapidement plusieurs lignes argumentatives avant de choisir celle qui me semble la plus féconde. C’est une forme d’externalisation de la pensée exploratoire, du brainstorming intellectuel qu’on peut pratiquer en discutant avec d’autres personnes.

Ce qui résiste : trois lignes rouges

Cette cartographie serait incomplète si elle n’identifiait pas également ce qui résiste à la délégation. Et ces résistances sont révélatrices : elles dessinent en creux ce que je considère comme le noyau irréductible du travail intellectuel.

Première ligne rouge : le jugement final. Dans toutes les skills que j’ai créées, l’IAG est explicitement cantonnée à un rôle de documentation ou d’aide à la structuration. Elle ne doit jamais “décider” ou “recommander” seule. Dans la skill “consultation-insolvabilite-belge”, je peux lui demander de comparer les procédures disponibles, mais la recommandation finale, soit celle qui engage ma responsabilité professionnelle, reste humaine.

Deuxième ligne rouge : la voix analytique. Pour les articles de “dualité”, j’ai élaboré un protocole de relecture. Avant publication de certains articles, je demande à l’IAG de vérifier certains tics stylistiques que je veux éviter : les structures contrastives artificielles, les formulations qui édulcorent l’affirmation directe. Mais cette checklist me semble révélatrice : je ne demande pas à l’IA d’améliorer mon style, je lui demande de détecter les moments où mon style se dégrade. La voix (et le choix de celle-ci) reste mienne, et toute tentative de l’IA pour la “lisser” selon ses propres critères esthétiques est écartée.

Troisième ligne rouge : la véracité inconditionnelle. Dans mes préférences utilisateur, j’ai inscrit une consigne lapidaire : “n’invente rien, si tu ne sais pas, dis-le”. Cette instruction révèle une méfiance fondamentale vis-à-vis du principal défaut des IA génératives : leur tendance à l’hallucination, au brodage plausible mais faux. Pour un juriste, c’est une ligne rouge absolue. La fluidité rhétorique ne peut jamais compenser l’inexactitude factuelle. Je préfère une réponse incomplète mais honnête à une réponse élégante mais inventée.

L’entre-deux : zones de délégation partielle

Entre ce qui est pleinement délégué et ce qui résiste absolument, il existe des zones grises, des tâches partiellement externalisées dont le statut reste ambivalent.

La structuration intellectuelle en est l’exemple le plus net. Récemment, j’ai sollicité l’aide de Claude pour organiser plusieurs mois de notes compilées en vue d’un essai en trois parties. La demande portait sur l’architecture narrative : comment transformer un matériau fragmentaire en structure cohérente ? L’IA a proposé plusieurs scénarii organisationnels possibles. Ce qui est important, c’est que je n’ai pas simplement “choisi” l’une de ces propositions : je les ai utilisées comme des outils pour clarifier ma propre pensée encore confuse. L’IA externalise ici une phase cognitive spécifique : non pas la pensée elle-même mais plutôt le travail de mise en ordre préliminaire, de visualisation, des structures possibles.

Cette zone intermédiaire, qui n’est ni une simple compilation ni un jugement final, est probablement celle où se joue la transformation la plus profonde de la pratique intellectuelle. C’est là que la frontière entre “penser avec” et “penser à travers” l’IA devient poreuse.

III. Les nouveaux gestes professionnels

La délégation cognitive ne se limite pas à redistribuer des tâches existantes entre l’humain et la machine. Elle fait émerger de nouvelles compétences professionnelles, de nouveaux gestes intellectuels qui n’existaient pas avant l’introduction de l’IAG dans la chaîne de travail. L’analyse de mes échanges révèle trois types de savoir-faire émergents.

Le prompt engineering comme compétence juridique

La création de “skills” (instructions structurées qui permettent d’automatiser certaines tâches) constitue une activité “professionnelle” nouvelle. Quand je rédige la skill “consultation-insolvabilite-belge”, je ne fais pas que décrire une procédure existante. Je dois anticiper les variations factuelles possibles, identifier les paramètres pertinents, structurer l’information de manière à ce que l’IAG puisse la mobiliser de façon cohérente. C’est un exercice de formalisation juridique d’un type particulier : non pas formalisation pour un lecteur humain (comme dans un manuel ou un précis) mais formalisation pour une machine qui traite le langage naturel.

Ce travail suppose des compétences hybrides. Il faut connaître suffisamment bien le droit de l’insolvabilité belge pour identifier les critères décisifs et il faut aussi comprendre comment l’IA “pense” - ou du moins, comment elle traite les instructions afin de formuler les prompts de manière efficace. Par exemple, j’ai appris qu’il vaut mieux structurer une skill en distinguant explicitement “ce que l’IA doit faire” et “ce qu’elle ne doit jamais faire” plutôt que de s’en remettre à des instructions positives uniquement.

Cette nouvelle compétence qu’on pourrait appeler “[[grammatisation]] de l’expertise juridique” n’est enseignée dans aucune faculté de droit. Elle s’acquiert par tâtonnement, ajustement progressif, observation des erreurs. Elle devient progressivement aussi importante que la maîtrise des bases de données juridiques traditionnelles. Un avocat qui sait bien “prompter” une IAG devient, à mon estime, plus efficace qu’un avocat qui ne sait que chercher manuellement dans les répertoires. ^e9ec4d

La méta-écriture : produire des instructions pour produire des textes

Un autre geste professionnel émergent concerne ce qu’on pourrait appeler la “méta-écriture”. Traditionnellement, un juriste écrit des textes : consultations, actes, mémoires, articles. Avec l’IAG, il écrit également des textes qui produisent d’autres textes. Les skills sont des méta-documents : ils ne contiennent pas directement de l’information juridique utilisable mais des instructions permettant de générer cette information dans des cas spécifiques.

Cette distinction entre écriture et méta-écriture est singulière. Elle vise une transformation du rapport au savoir professionnel. Quand je rédige manuellement une consultation, mon expertise se manifeste dans le document lui-même : sa structure, ses arguments, ses conclusions. Quand je crée une skill, mon expertise se manifeste dans la capacité à anticiper les variations factuelles et à structurer les différentes possibilités qu’on peut rencontrer. C’est une forme d’abstraction supplémentaire : passer du cas particulier à la classe de cas, puis à l’“algorithme” permettant de traiter cette classe.

Cela rappelle la distinction que fait Bernard Stiegler entre le savoir-faire (qui s’incarne dans le geste singulier) et le savoir formalisé (qui devient transmissible, reproductible, détachable de l’individu). La création de skills est précisément ce mouvement de détachement : extraire de ma pratique juridique concrète des schémas suffisamment généraux pour être externalisés dans un système technique. C’est une forme de prolétarisation volontaire (au sens stieglerien du terme) où j’accepte de grammatiser une partie de mon savoir-faire pour le rendre actionnable d’une autre manière.

Le dialogue dialectique : l’IAG comme interlocuteur

Le troisième geste professionnel émergent concerne l’usage de l’IAG dans le travail intellectuel exploratoire. Dans mes échanges relatifs aux articles de “dualité”, l’IAG ne fonctionne ni comme un simple outil (type correcteur orthographique) ni comme une autorité (type base de données). Elle occupe une position intermédiaire : celle d’un interlocuteur dialectique permettant d’explorer rapidement différentes pistes argumentatives.

Concrètement, cela se manifeste ainsi : je soumets une intuition analytique encore floue. L’IA développe cette intuition, propose des angles d’attaque, formule des objections possibles, suggère des références théoriques pertinentes. Je réagis à ces propositions : je les accepte, les rejette, les modifie ou ajoute une couche par-dessus. Ce mouvement dialectique permet de clarifier progressivement ce que j’essaie de dire. J’ai régulièrement des moments d’épiphanies lorsque je converse avec une IAG.

Ce geste intellectuel n’a pas d’équivalent exact dans la pratique traditionnelle. Il s’apparente au brainstorming avec d’autres personnes mais avec “l’avantage” d’une disponibilité immédiate et une absence de fatigue ou d’ego. Il rappelle aussi le travail avec un assistant de recherche mais sans l’asymétrie hiérarchique et avec une capacité de reformulation instantanée. L’IAG fonctionne comme un miroir actif : elle renvoie ma pensée transformée, parfois légèrement déformée ou augmentée, suffisamment différente pour être stimulante mais suffisamment proche pour rester utilisable et exploitable.

Cette fonction dialectique modifie le processus créatif lui-même. Avant, l’élaboration d’un article passait par des phases distinctes : documentation, maturation, rédaction, relecture. Maintenant, ces phases se télescopent : je peux documenter et maturer simultanément en dialoguant avec l’IAG, tester différentes structures argumentatives durant la phase de rédaction. Le travail intellectuel devient plus itératif et plus fluide, ce qui impose, à mon avis, une rigueur et une exigence d’autant plus importantes.

L’obsolescence de certains savoir-faire

L’émergence de nouveaux gestes professionnels s’accompagne inévitablement de l’obsolescence d’anciens savoir-faire. Certains sont évidents : je ne consulte probablement plus manuellement la Banque-Carrefour des Entreprises aussi systématiquement qu’avant, puisque la skill “rapport-faillite-belgique” le fait pour moi. Je ne structure plus mes consultations en partant d’une page blanche, puisque le cadre existe déjà.

Mais d’autres obsolescences sont plus insidieuses. La capacité à naviguer “à l’aveugle” dans une documentation juridique qui permettait de tomber par hasard sur un texte inattendu mais pertinent s’érode probablement. Quand je demande à l’IAG de chercher de l’information, je formule une requête ciblée. La machine ne flâne pas, ne dévie pas, ne se perd pas dans des chemins de traverse. Elle va droit au but. C’est efficace mais cela élimine la [[sérendipité]]. ^3ddfc3

De même, la mémorisation de structures juridiques complexes devient peut-être moins nécessaire. Pourquoi retenir par cœur les six types de procédures d’insolvabilité belges et leurs critères respectifs si la skill peut les rappeler instantanément ? Cette externalisation de la mémoire procédurale n’est pas nécessairement négative : elle libère de la charge cognitive pour l’analyse mais elle modifie le rapport au savoir. Le juriste devient celui qui sait faire chercher alors qu’il était celui qui sait ou celui qui savait où chercher.

IV. Transformations attentionnelles

Au-delà des tâches déléguées et des nouveaux gestes professionnels, l’usage quotidien de l’IAG transforme quelque chose de plus fondamental : l’économie de l’attention. Ce que je remarque en relisant mes échanges, c’est une redistribution profonde de ce sur quoi se concentre mon effort intellectuel.

Moins d’attention à la forme initiale, plus d’attention au cadrage

Avant, une partie importante du travail consistait à soigner la forme dès la première rédaction. Structurer un document, choisir le bon niveau de formalisme, équilibrer les parties : autant de micro-décisions qui prenaient du temps et de l’énergie cognitive. Maintenant, je sais que la structure initiale peut être imparfaite : l’IA aidera à la raffiner. Cela libère de l’attention pour se concentrer sur le cadrage initial du problème : qu’est-ce que je cherche vraiment à faire ? Quelle est la question juridique pertinente ?

Cet équilibrage de l’attention ne doit pas être sous-estimé car il inverse presque la logique traditionnelle du travail intellectuel : d’abord identifier la structure globale, puis la remplir progressivement. Maintenant, je peux commencer par des fragments, des intuitions et laisser l’IA proposer des architectures possibles. Le travail devient plus exploratoire au début et, je l’espère, plus précis à la fin.

Moins d’attention à la recherche documentaire, plus d’attention à la vérification

Corollairement, je passe moins de temps à chercher de l’information et plus de temps à vérifier celle que l’IAG me fournit. Cette transformation est importante car elle déplace mon rôle. La recherche manuelle était laborieuse mais donnait un sentiment de maîtrise : je voyais les sources, je les parcourais, je jugeais de leur pertinence. La recherche déléguée est plus rapide mais suppose un contrôle a posteriori : l’IAG m’apporte des informations que je dois ensuite valider.

Ce déplacement attentionnel pose une question épistémologique : est-ce que vérifier une information fournie mobilise la même intelligence critique que la chercher soi-même ? Probablement pas. Quand je cherche, j’évalue en continu la pertinence des sources, j’ajuste ma stratégie de recherche, je développe une compréhension contextuelle du champ documentaire. Quand je vérifie, je teste la plausibilité d’une information isolée, sans aller au-delà. C’est plus ponctuel, moins systémique.

Cette transformation explique peut-être l’instruction que j’ai inscrite dans mes préférences utilisateur : “n’invente rien, si tu ne sais pas, dis-le”. Elle compense la perte de contrôle sur la phase de recherche. Puisque je ne vois plus le processus, je dois pouvoir faire confiance au résultat, ou du moins, savoir quand je ne peux pas lui faire confiance.

C’est aussi pour cela que je recommande des prescriptions thérapeutiques à l’utilisation de l’IAG comme notamment consulter et lire les sources citées par la machine pour se les approprier (voir sur le sujet ma note sur la dépossession opératoire).

De la mémoire des contenus à la mémoire des procédures

Une autre transformation attentionnelle concerne le rapport à la mémoire professionnelle. Traditionnellement, l’expertise juridique reposait en partie sur la mémorisation : connaître les textes pertinents, se souvenir des tendances jurisprudentielles, avoir en tête les critères légaux. Cette mémoire des contenus s’érode progressivement au profit d’une mémoire des procédures : savoir comment mobiliser l’IAG pour retrouver rapidement l’information pertinente.

Les skills en sont la manifestation. Elles externalisent dans un système technique ce que je portais auparavant dans ma mémoire biologique. La skill “consultation-insolvabilite-belge” contient toute la structure comparative des procédures d’insolvabilité : je n’ai plus besoin de la retenir. En revanche, je dois me souvenir que cette skill existe, dans quel contexte l’utiliser, comment la formuler pour obtenir le résultat souhaité.

Ce déplacement rappelle l’analyse que fait Stiegler de la grammatisation : le processus par lequel des savoirs incorporés (dans le corps, dans la mémoire) deviennent des savoirs formalisés (dans des supports techniques). L’écriture elle-même fut une telle grammatisation : elle externalisa la mémoire orale. L’IA générative prolonge ce mouvement en externalisant des formes plus complexes de mémoire professionnelle - non plus seulement les contenus, mais les structures argumentatives, les patterns de raisonnement. ^f9d9e9

La question devient alors : qu’est-ce qui reste dans la mémoire humaine une fois qu’on a externalisé les contenus et les procédures ? Probablement le jugement, l’intuition, la capacité à reconnaître ce qui est pertinent dans une situation donnée. Mais ces compétences sont précisément les plus difficiles à objectiver, les plus dépendantes de l’expérience accumulée. Or si l’expérience s’acquiert en pratiquant, que devient-elle quand une partie de la pratique est déléguée ?

L’intensification du travail méta-cognitif

Paradoxalement, si certaines formes d’attention diminuent, d’autres s’intensifient. Travailler avec l’IAG suppose un effort méta-cognitif constant : surveiller ce qu’elle fait, évaluer la qualité de ses outputs, ajuster les prompts en fonction des résultats. C’est une forme d’attention au second degré, qui ne porte plus directement sur le problème mais sur le processus de résolution lui-même.

La checklist de relecture que j’ai élaborée témoigne d’une vigilance stylistique. Je ne me contente plus de relire intuitivement mes textes : j’ai formalisé mes propres critères esthétiques et je demande à l’IAG de les appliquer systématiquement. Cela suppose d’avoir préalablement identifié mes tics, réfléchi à ce qui constitue mon style, objectivé mes préférences. Certains pourraient dire qu’il y a une forme de standardisation qui fige le style et la pensée. Ils ont raison mais à charge pour l’utilisateur de savoir faire évoluer cette checklist ou de ne pas l’utiliser (ce qui m’arrive encore régulièrement).

Par ailleurs, l’IAG comme interlocuteur dialectique peut apporter des directions ou des idées que l’utilisateur n’aurait pas explorées ou trouvées. Il y a donc ici une forme de sérendipité qui impose à l’utilisateur une gymnastique plus importante que face à une feuille de papier.

V. L’invisible : ce qui s’érode sans qu’on s’en aperçoive

La difficulté méthodologique majeure de cette phénoménologie tient à un paradoxe : comment observer ce qu’on ne voit pas ou plus ? Comment identifier les compétences qui s’érodent précisément parce qu’on cesse de les exercer ? L’analyse des échanges révèle ce qu’on fait avec l’IA mais peine à révéler ce qu’on ne fait plus du tout et dont, parfois, on ne se souvient même plus qu’on le faisait.

Les compétences qui disparaissent

Certaines érosions sont hypothétiques mais plausibles et possibles. Par exemple, la capacité à écrire “en continu” sans brouillon ni révision. Avant l’IAG, la rédaction d’un texte supposait un effort de planification mentale : il fallait avoir structuré tout ou partie du raisonnement dans sa tête avant de commencer à écrire. Modifier la structure a posteriori était coûteux. Maintenant, on peut écrire de manière plus fragmentaire, sachant que l’IAG aidera à assembler les morceaux, à lisser les transitions, à équilibrer les parties.

Cette possibilité de révision facilitée modifie probablement la manière dont je pense en écrivant. L’écriture n’est pas seulement l’expression d’une pensée préalablement formée, elle devient elle-même un outil d’exploration cognitive. L’IAG amplifie ce caractère exploratoire. Je peux encore plus écrire sans savoir exactement où je vais, car le coût de la réorganisation a sensiblement diminué. Cette fluidité a cependant et peut-être un prix : la perte d’une certaine discipline intellectuelle, celle qui forçait à clarifier sa pensée avant de la coucher sur le papier.

De même, la capacité à supporter l’incertitude documentaire s’affaiblit. Avant, chercher une information supposait d’accepter une phase d’errance, de tâtonnement dans les sources. Cette phase était frustrante mais formative : elle construisait une familiarité avec le sujet, une intuition de là où se trouvent les éléments pertinents. On pourrait se limiter à formuler une requête à l’IAG et attendre un résultat. Si le résultat n’est pas satisfaisant, on ajuste la requête. Dans ce cadre, on ne développe plus cette connaissance du territoire documentaire qui permettait autrefois de naviguer efficacement.

C’est pourquoi je veille régulièrement à commencer seul mes recherches. J’explore le sujet à l’aide de différents outils pour me faire une première idée de la thématique ou du sujet. À nouveau et comme cité ci-dessus, c’est une forme de thérapeutique.

Ce qu’on ne délègue pas encore

L’analyse des résistances actuelles permet aussi d’anticiper les futures délégations. Aujourd’hui, je maintiens une ligne rouge stricte : l’IAG ne doit pas formuler la recommandation juridique finale. Mais cette frontière tiendra-t-elle ? Dans mes échanges, je constate déjà que l’IAG est capable de comparer les options de manière sophistiquée, d’identifier les critères pertinents, de mettre en balance les avantages et inconvénients. La seule chose qu’elle ne fait pas, c’est trancher. Mais trancher, dans de nombreux cas, découle assez mécaniquement de la comparaison préalable.

Il est donc plausible que, progressivement, je commence à déléguer également cette phase de recommandation. Peut être d’abord dans les cas simples puis dans des situations plus complexes. Non par paresse intellectuelle, mais parce que la logique de l’efficacité poussera dans cette direction. Si l’IA peut recommander correctement dans 95% des cas, pourquoi continuer à faire manuellement ce qu’elle fait mieux et plus vite ?

L’angle mort collectif : la transformation du milieu professionnel

L’angle mort qui semble le plus important ne concerne peut-être pas mes compétences individuelles, mais la transformation collective du milieu professionnel. Simondon visait la notion de “milieu associé” : les individus ne perdent pas leurs savoir-faire dans l’isolement mais parce que le milieu technique et social dans lequel ils s’insèrent se transforme. Quand tout le monde utilise l’IA, ce ne sont pas seulement les pratiques individuelles qui changent, ce sont les standards de la profession, les attentes des clients, les critères de qualité.

Je constate déjà des signes de cette transformation. Certains clients s’attendent à des délais de réponse plus courts : pourquoi attendre trois jours pour une consultation si l’IA permet de produire un premier draft en quelques secondes ? Cette accélération généralisée modifie le tempo de la pratique professionnelle. Elle réduit le temps de maturation, cette phase où on laisse un problème décanter avant de le résoudre (je suis très friand de la décantation d’une idée, j’adore “dormir dessus”.). Elle intensifie la pression productive, transforme la pratique en flux continu plutôt qu’en séquence de moments distincts.

De même, la possibilité technique d’automatiser certaines tâches crée une pression économique pour le faire. Si d’autres professions utilisent l’IA et baissent leurs tarifs, ceux qui refusent (volontairement ou pas) de l’utiliser deviennent, facialement, moins compétitifs. Ce n’est plus un choix individuel mais une contrainte systémique. La prolétarisation, au sens stieglerien, n’est jamais seulement une décision personnelle : elle résulte d’une évolution du milieu technique qui rend certains savoir-faire obsolètes et d’autres indispensables.

Cette transformation collective est l’angle mort par excellence : on la vit sans la voir, parce qu’elle advient progressivement, à travers des milliers de micro-décisions individuelles qui, agrégées, produisent une mutation du monde professionnel lui-même. Quand on regardera rétrospectivement dans dix ans, on constatera peut-être que la pratique professionnelle de 2035 n’a plus grand-chose à voir avec celle de 2025. Mais cette mutation sera passée largement inaperçue, comme une dérive tectonique dont chacun n’aura perçu que des secousses locales.

Conclusion : cartographier et explorer pour ne pas subir ?

Cette expérience n’a pas pour ambition de trancher la question de savoir si cette transformation est bénéfique ou néfaste. Ce serait reproduire le schéma binaire - technophilie versus technophobie - que les propositions conceptuelles de Stiegler et Ellul, par exemple, nous permettent précisément de dépasser. L’IA n’est ni un progrès ni une régression : elle est un pharmakon, à la fois poison et remède, dont les effets dépendent des usages qu’on en fait et des milieux dans lesquels elle s’insère.

L’objectif était plus modeste : cartographier une pratique en transformation, identifier ce qui se délègue et ce qui résiste, observer l’émergence de nouveaux gestes professionnels et l’obsolescence d’anciens savoir-faire. Cette cartographie n’a rien d’exhaustive : elle repose sur quelques échanges, dans un contexte spécifique et individuel mais elle esquisse une méthode (utiliser ses propres usages comme matériau d’analyse) et une expérience que je vais reproduire.

Car l’enjeu n’est pas seulement cognitif, il est aussi éthique et politique. Si on ne documente pas ces transformations, si on les laisse advenir sans les observer, on risque de les subir plutôt que de les orienter. La grammatisation est très probablement inéluctable. Ce qui ne l’est cependant certainement pas, ce sont ces modalités. Entre une prolétarisation subie, où nous devenons simple exécutant d’algorithmes qu’on ne maîtrise plus, et une grammatisation choisie, où nous conservons la capacité de dire ce qui doit rester humain et ce qui peut être délégué, il y a un espace de manœuvre mais surtout d’expérimentations.

Cet espace suppose une vigilance critique continue. Il exige qu’on résiste à la tentation de déléguer toujours plus, sous prétexte d’efficacité. Il requiert qu’on identifie et qu’on cultive activement les compétences qui risquent de s’éroder. Il demande qu’on refuse certaines automatisations, même techniquement possibles, parce qu’elles franchiraient une ligne rouge éthique ou épistémologique.

Mais il suppose aussi qu’on accepte que le travail intellectuel se transforme. Que le juriste de 2035 ne sera pas celui de 2025, comme celui de 2025 n’est déjà plus celui de 2000. Que de nouveaux savoir-faire émergent (le prompt engineering, la méta-écriture, le dialogue dialectique avec l’IAG) qui sont tout aussi légitimes et exigeants intellectuellement que les anciens. Que la question n’est pas de préserver à tout prix un modèle professionnel figé, mais de faire en sorte que les transformations techniques servent l’intelligence plutôt que de la remplacer.

Cette expérience est donc, au fond, un exercice d’attention. Attention à ce qu’on fait, à comment on le fait, à pourquoi on le fait ainsi plutôt qu’autrement. Dans un environnement technique qui favorise l’automaticité, la réactivité, l’accélération, maintenir cette attention réflexive est peut-être l’expérience la plus précieuse. Celle qui permet de ne pas devenir le simple opérateur d’une machinerie dont on aurait perdu la compréhension. Celle qui fait qu’on reste quelqu’un qui pense plutôt qu’un simple opérateur technicien qui applique des procédures.