Point d'entrée#1 : lecture & oralité

Posted on 22 sept. 2026

Amid Faljaoui a publié un billet dans lequel il fait allusion à la disparition de l’écrit. Pour illustrer son constat, l’éditorialiste nous invite à regarder le déroulé de notre journée : podcast, vidéo, message vocal, etc… Même les dispositifs génératifs peuvent simuler une conversation vocale.

Il constate alors que le texte a été le grand véhicule des idées complexes et que ceci serait peut-être en train de changer, notamment en raison d’une idée “fascinante” proposée par The Economist: nous revenons progressivement vers une civilisation de l’oral.

Deux conséquences sont développées face à ce retour de l’oralité :

  1. L’oralité modifie le message, non sur le fond, mais sur la forme.

  2. Le changement viendrait (aussi) de notre téléphone, qui nous impose un format nécessairement court et engendrerait alors une forme d’atrophie cognitive, dont notamment la perte de l’habitude de suivre un raisonnement long.

Partant de ces hypothèses, l’éditorialiste conclut :

Demain, être un bon orateur sera mieux valorisé que de savoir écrire à une époque où mêmes les personnes fâchées avec l’écriture pondent des textes très corrects ()merci ChatGPT).

Cette réflexion est reprise dans un billet de 368 mots. Elle est partagé sur les réseaux sociaux. Au vu de la régularité des publications et de la forme de celles-ci, on peut s’interroger sur l’authenticité de ces contenus, bien que le fond soit intéressant. En d’autres termes, est-ce que des dispositifs génératifs sont utilisés comme assistance à la rédaction? Je le pense, mais ce n’est pas très important car l’objet de mon commentaire n’est pas de revenir sur les questions relatives à la transparence qu’on peut espérer pour de tels contenus. (A ce sujet, voir notamment Authenticité et sincérité. L’aporie de la transparence).

Cette réflexion est par ailleurs dangereuse, car elle conduit à valoriser injustement une compétence par rapport à une autre. Et puisque cette valorisation se constituera, comme toujours, dans une logique de marché, nous avons collectivement et individuellement un rôle à jouer pour préférer les bons écrivains aux bons orateurs.

Pour ce faire, il faut, je crois, mettre ce constat en parallèle avec les travaux de Maryanne Wolf afin de comprendre pourquoi la conséquence tirée par Faljaoui doit être rejetée. Le retour à l’oralité n’est pas une bonne ou une mauvaise chose en soi. C’est la disparition de notre relation à l’écrit qui pose problème, et la conclusion qu’il en tire me semble bien trop limitée. Je m’explique.

D’abord, précisons que la lecture n’est pas un processus naturel. Stanislas Dehaene parle de “recyclage neuronal“ pour désigner cette faculté que nous avons à utiliser des “aires dédiées originellement à la reconnaissance des objets et du visage… pour déchiffrer les lettres.” Il y a donc un véritable travail d’apprentissage qui est nécessaire pour acquérir cette compétence qui prend nécessairement du temps et une certaine dose d’effort à l’instar de celui fournit par l’auteur d’un texte qui nous fait réfléchir.

Ensuite, ce travail de compréhension de représentations graphiques et visuelles des lettres doit se réaliser très rapidement, voire le plus plus rapidement possible, pour fonctionner correctement et établir une connexion entre plusieurs systèmes (visuel et sémantique notamment). Pour ce faire, nous avons besoin d’attention. Tiens, tiens… Vous voyez peut-être déjà le lien avec les écrans et le flux d’informations auxquels nous devons faire face? C’est ici que je rejoins Faljaoui quant au rôle joué par nos smartphones. En fait, cet caractéristique, c’est l’affordance et il faut s’en méfier.

Face à l’accélération de nos rythmes de vie, la lecture d’un livre (imprimé) ou d’un texte (journal, article, …) est un moment qui devient de plus en plus rare pour beaucoup. Je partage donc la crainte de perdre cet habitus du raisonnement long.

Maryanne Wolf a réfléchi à ce sujet et propose la notion de lecture profonde. Celle-ci est définie comme étant “l’espace où un autre vous révèle à vous-même vos propres pensées et où une sorte d’épiphanie, de révélation, peut avoir lieu”.

Comme le remarque Amid Faljaoui, dans un livre, on peut dédier toute son attention à la lecture et développer des analogies entre les significations que nous connaissons des mots et les significations nouvelles qui apparaissent dans le texte. Vous pouvez vous arrêter de lire, réfléchir, et questionner ce que vous venez de lire et reprendre la lecture après avoir avoir “digéré” l’information. Bien entendu, le processus de lecture ne s’arrête pas au simple développement d’analogies. C’est aussi une manière de consolider des informations et/ou des connaissances.

Enfin, l’intérêt de la lecture est qu’en faisant l’effort de comprendre l’autre, je me comprends mieux moi-même.

Il ne faut donc pas se réjouir d’un retour à l’oralité et encore moins se satisfaire des textes générés par des dispositifs. Nous devons chérir et protéger ces moments de confrontations avec nous-même au travers de la lecture car si vous faites la balance entre les deux, la voie de l’oralité nous conduit à l’appauvrissement des pensées que la lecture rend possible.


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