De la prestation personnalisée à la pratique personnalisée

Posted on 3 juil. 2026

Le 24 juin 2026, j’ai participé à l’European Legal Sovereignty Days organisée par le Legal Data Space et le Conseil National des Barreaux. Cette journée était organisée à Bruxelles, avec la collaboration du Barreau de Bruxelles. Elle portait sur les enjeux de souveraineté juridique, notamment sur l’importance de fournir aux professionnels du droit des outils conformes aux principes déontologiques.

Dans ce cadre, j’ai dû intervenir au pied levé. J’ai été contacté 2 jours avant l’évènement pour savoir si je pouvais prendre la parole dans le cadre du troisième panel, relatif à la supervision humaine. Ce panel portait également sur les problématiques légales et éthiques et sur les limitations qu’on devrait envisager dans le cadre de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la pratique professionnelle du droit. J’ai répondu positivement à cette demande, car je réfléchis depuis plusieurs mois à ces sujets. Pour préparer mon intervention, j’ai retracé mes pérégrinations et fouillé mes notes à propos de cette notion d’intervention humaine que j’avais abordée dans un article du 5 juin 2026. En préparant cette intervention, j’ai découvert un fil de réflexion que je n’avais pas vraiment vu lorsque j’avais fini de rédiger mon article sur le human in the loop.

Avec le recul, je constate avoir semé des concepts : prolétarisation, dépossession, grammatisation, et avec le recul, je vois que ma proposition vise un passage de la prestation personnalisée à une pratique personnalisée. Je proposerai dans cette note le chemin que je suggère pour arriver à cette pratique personnalisée.

D’abord, revenons sur la modification réglementaire proposée par le CNB qui a été votée en décembre 2025. Elle concerne la définition de la consultation juridique qui, pour rappel, est un monopole réservé à l’avocat en France. Dans le cadre de cette modification, le CNB a décidé de modifier la définition de cette prestation en remplaçant intellectuelle par personnalisée. La consultation juridique est dorénavant une prestation personnalisée de l’avocat.

À la suite de cette modification, certains commentateurs y voyaient une forme de prolétarisation. Il faut entendre ce terme dans le sens où Karl Marx l’a usité, mais aussi dans la vision actualisée de Bernard Stiegler. La prolétarisation au sens de Karl Marx vise la dépossession des ouvriers de leur capacité productive par les machines. Bernard Stiegler a actualisé cette prolétarisation en la considérant non pas comme étant propre à une certaine classe (les ouvriers), mais applicable à toutes les classes. Celles-ci peuvent être dépossédées de leur capacité à faire par des dispositifs techniques. À l’heure de l’intelligence artificielle générative, ou plutôt de dispositifs génératifs, cette vision trouve une résonance forte. Bernard Stiegler est décédé en 2020 et cette réflexion devient, pour certains, visionnaire.

En effet, comme j’ai pu l’écrire dans une note sur cette dépossession de notre capacité opératoire, les dispositifs génératifs vont permettre à l’utilisateur de réaliser une série de choses, alors même qu’il ne dispose pas de la compétence pour le faire. Inversement, alors même qu’il dispose de la compétence pour faire, il va déléguer l’expression ou l’exécution de cette compétence à la machine. C’est au travers de la formule « savoir sans faire, faire sans savoir » que j’ai développée que peut engendrer un phénomène de dépossession de notre capacité opératoire. Aussi appelées atrophie cognitive ou de-skilling, ces notions visent le même phénomène, soit celui où nous n’utilisons plus une compétence et qui, en raison de cette absence d’utilisation, va amoindrir ou faire disparaître cette compétence.

Alors, à ce stade, vous pouvez vous poser la question du lien entre tous ces éléments. Le lien que je propose de faire est de considérer que si la modification réglementaire du Conseil National des Barreaux peut être vue comme une “simple” modification descriptive d’un phénomène qui est en cours, elle peut cependant devenir performative. Par ailleurs, cette mutation performative n’est pas exclusive au secteur du droit. Elle peut se constater dans tous les secteurs professionnels qui utilisent des dispositifs génératifs puisque l’utilisation de ces dispositifs revient à déléguer des compétences rédactionnelles, expressives ou réflexives alors qu’elles étaient généralement exécutées par l’individu, créant une forme de dépossession.

Pour les avocats, je vais un cran plus loin en considérant qu’on peut y voir un risque, voire un danger, si on préfère éviter les euphémismes, sur notre démocratie. Pourquoi ? Parce que la Cour de justice de l’Union européenne a rappelé en septembre 2024, que l’avocat joue un rôle fondamental dans nos sociétés démocratiques. Par conséquent, si la profession mute vers l’exécution de prestations personnalisées et non plus intellectuelles, cela pourrait signifier que l’avocat deviendrait un automate vérificateur abandonnant, au fil de son utilisation des dispositifs génératifs, tout sens critique et réflexif. Il complétera des mentions entre les crochets de textes générés par des machines à qui il aura délégué, à terme, l’ensemble du processus de raisonnement, de rédaction et de réflexion. Cette vision est catastrophiste, j’en suis conscient. Elle ne demeure pas moins plausible et tous ceux qui observent la transformation qu’opèrent ces dispositifs partageront, peut-être à divers degrés, cette potentialité de dépossession. La détérioration progressive des compétences cognitives, techniques ou sociales des humains due à une dépendance excessive aux outils d’intelligence artificielle est un sujet en cours d’étude et qui doit être pris au sérieux en raison de l’adoption croissante de ces dispositifs (800 millions d’utilisateurs hebdomadaires de ChatGpt en octobre 2025 selon OpenAi).

C’est pourquoi, dans le cadre de ces potentialités, je propose de mobiliser une fois encore Bernard Stiegler, et la notion de pharmakon. Je considère, avec le philosophe français, qu’il faut considérer l’ensemble des dispositifs techniques comme des pharmakons et, pour cette raison, qu’il faut proposer des pratiques thérapeutiques (soit des traitements et moyens propres à guérir, à soulager les malades) et pharmacologiques. Dans cette optique pharmacologique, c’est donc une question de dosage. L’idée n’est donc pas de balayer du revers de la main l’ensemble des technologies et des techniques, mais plutôt de les utiliser de manière raisonnée afin que ces techniques restent des remèdes et non des poisons.

La grammatisation est l’une des pistes que je propose comme pratique thérapeutique. Cette grammatisation est un moyen thérapeutique d’utiliser la machine en lui imposant la séquence de travail à mettre en œuvre. Avant l’arrivée des dispositifs génératifs, on parlait d’automatisation, de workflow, de processus, d’algorithmes de travail, qui permettaient, sur la base de séquences atomiques, de déléguer l’exécution de ces séquences en vue d’avoir un résultat le plus conforme à nos attentes. Mais cette grammatisation est un processus de configuration exigeant et qui peut paraître complexe pour beaucoup.

Lors de mes réflexions sur la supervision humaine en matière d’utilisation de dispositifs génératifs et le fameux human in the loop,](https://reflexions.florianernotte.be/post/humanintheloop/) théorisé par Ethan Mollick, j’ai suggéré d’intégrer la grammatisation à cette pratique pour pallier à l’absence de contenu clair de cette notion de supervision humaine.

En effet, la supervision humaine a été intégrée dans une disposition réglementaire pour les systèmes d’IA à haut risque dans le règlement UE sur l’IA. Ensuite, cette notion s’est transformée en un standard éthique et est devenue un must-have de la gouvernance des entreprises revendiquant l’utilisation de ces dispositifs génératifs. Malheureusement, sous cette intention chargée éthiquement, le contenu de la supervision humaine est bien souvent creux. Alors qu’on place l’humain dans la boucle, à la relecture du résultat, je propose de placer l’humain en amont en intégrant la grammatisation, comme un travail de configuration du dispositif génératif.

La grammatisation vise à modéliser des protocoles de production et elle se place en amont du processus à superviser. Elle permet alors à la machine d’exécuter la demande de l’utilisateur sur la base de balises plus précises et claires. Cette grammatisation, qui était avant complexe, est aujourd’hui bien plus facile à mettre en oeuvre il suffit” d’expliquer à la machine comment nous faisons le travail en langage naturel. La machine va alors transformer le contenu en protocoles reproductibles sur la base de cette interaction.

D’autre part, ce contrôle humain, cette relecture attentive évoquée comme une formule magique qu’il suffit de prononcer pour augmenter la qualité du livrable subit, elle aussi, le rythme et les cadences imposés par ces dispositifs génératifs. Comme le précise Marion Carré dans “Le paradoxe du tapis roulant”, nous sommes influencés par la cadence de ces machines qui nous impactent aussi dans nos propres cadences. On en fait toujours plus et le temps de vérification se réduit.

Alors, presque pour se forcer à ralentir, j’ai imaginé un protocole de vérification qui se place en aval de la production de la machine. Ce protocole a pour objectif de distinguer un chemin de lecture du contenu généré. Ce chemin de lecture serait une manière d’attirer l’attention du (re)lecteur sur les hypothèses qui ont été prises de manière parfois unilatérale, sur des postulats qui auraient été utilisés, voire inventés ou supposés, en fonction des cas. Cette aide à la relecture permet donc d’avoir une matière à réfléchir et de superviser (un peu plus) en profondeur le contenu du dispositif génératif utilisé.

A ce sujet, j’abordais également les recommandations que ce protocole de relecture pouvait proposer sur le protocole de production utilisé. Mais en (re)posant le sujet, je pense qu’il faut dissocier le protocole de vérification du protocole de recommandation. Puisque le protocole de production et le protocole de vérification sont mobilisés avec l’instruction initiale, pourquoi ne pas ajouter un protocole de recommandation qui viendrait suggérer ou optimiser le protocole de production ? Par exemple, si le protocole de production est incomplet sur certains aspects, le protocole de recommandation permettrait de suggérer à l’utilisateur une modification. Cela permettrait d’avoir une amélioration continue du protocole de production au gré de son utilisation telle une auto-optimisation de sa propre production, assistée par la machine.

Alors, bien entendu, et c’était une des questions qui m’ont été posées lorsque j’ai présenté cette hypothèse lors de la conférence, il ne faut pas, aveuglément ou sans contrôle, autoriser la machine à mettre à jour le protocole de production sur la base du protocole de recommandation. Il y a la maîtrise et la compétence de l’utilisateur qui doit rester et il doit valider les propositions de recommandation qui sont faites par la machine. Je considère même que le processus de mise à jour doit faire l’objet d’une sollicitation indépendante de la machine en reformulant la recommandation pour mettre à jour le protocole de production.

Pour synthétiser : je suis parti de la nouvelle définition de la consultation juridique réduite, selon certains, à une “simple” prestation personnalisée. Cette nouvelle définition est critiquée car elle peut créer une prolétarisation de l’avocat face à la machine et pourrait engendrer une dépossession (progressive) de compétences. Pour lutter contre ce phénomène, je propose la mise en place de trois protocoles qui permettent d’obtenir non pas une prestation personnalisée mais une personnalisation de sa pratique. Ce n’est pas le résultat qui est personnalisé. Ce n’est pas une consultation juridique standardisée qu’on va personnaliser en reprenant les éléments propres aux destinataires. C’est bien plus que cela. Il ne s’agit plus de personnaliser une consultation face au cas d’un client, mais plutôt de personnaliser une pratique d’utilisation d’un dispositif.

Je pense que la personnalisation ne doit pas se faire au niveau du contenu proposé par le dispositif génératif mais au niveau de la manière de produire avec le dispositif. C’est là, je pense, qu’il est fondamental d’insister et d’œuvrer à la formation des utilisateurs des dispositifs génératifs, car cette personnalisation permettra alors une vraie pratique thérapeutique.

Vous aurez peut-être remarqué que j’utilise la notion de dispositif génératif ? J’expliquerai pourquoi dans une prochaine note.

Bel été!